Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre 2013 - Mini-Transat 2013

Retards, ratés et gazouillis

  • Publié le : 15/11/2013 - 06:09

Un mois de retard pour la Mini-Transat, cinq jours pour la Jacques Vabre avec une neutralisation à Roscoff pour les Class40’, les transats d’automne ont pris du retard… Et en plus, les alizés ne sont finalement pas toujours des vents réguliers et sympathiques. D'où des trajectoires bizarres, des arrêts au stand qui se multiplient, de la casse et des abandons. Analyse.

Un long dimanche de boucaillePRB a pris la tête de la flotte IMOCA dès le passage de Madère, mais il a été contraint de faire une escale technique ultra-rapide au Cap-Vert, vendredi à l'aube, pour changer son safran bâbord…Photo @ Jean-Marie Liot (DPPI)

Qui aurait imaginé qu’une étape puisse être annulée lorsqu’une course transatlantique compte deux manches ? Personne jusqu’en 1993, quand Denis Hugues (déjà lui !) rapatriait tous les Mini partis dans un flux de Nord-Ouest qui dégénérait en tempête automnale…

Mal lui en a pris puisqu’il fut cloué au piloris par les grands organisateurs de l’époque qui quelques années plus tard, prenaient le même genre de décision : est-ce un effet d’échelle ? La Mini a toujours innové que ce soit en architecture, en accueillant des marins refusés ailleurs, en changeant les habitudes sportives, en promouvant des voiliers de série performants, bref en s’adaptant aux nouvelles technologies sans pour autant renier ses valeurs fondamentales : une femme (ou un homme) seul(e) sur l’océan…

Briser les carcans

Une autre fois, c’est le parcours qui change parce que virer le Fastnet avec plus de 40 nœuds de vent établi, ce n’est pas forcément raisonnable sur un voilier de 6,50 mètres… Parfois, c’est le départ qui est retardé. Et au final, tout le monde prend progressivement en compte le fait que l’époque où les membres du Royal Western Yacht-Club de Plymouth envoyaient un coup de canon tous les quatre ans en juin, puis retournaient boire une pinte de cervoise face à Barbican pendant que quelques marins solitaires se faisaient happer par les «rogues waves» de l’Atlantique, était révolue !

A-t-on pour autant besoin de justifier constamment une décision qui engage la sécurité des femmes et des hommes en mer, qu’ils soient en course ou sur un autre navire pour porter secours ? Il y a des «gazouillis» sur Twitter qui laissent les bras ballants ceux qui ont déjà vécu une prune en novembre dans le golfe de Gascogne… Certes, à force d’analyser les fichiers météo de plus en plus précis à moyen terme, on en vient à se gratter le fessier sous l’épée de Damoclès d’un vent ou surtout d’une mer qui pourrait disjoncter.

Et là, bravo ! La Mini qui finit par partir de Douarnenez pour mieux s’arrêter en Espagne, cela aurait pu tourner en eau de boudin. Que nenni : on a tout de même eu le droit à une vidéo jubilatoire qui cartonne («OrgaOutai») et à une première manche annulée pour que le départ de Sada soit donné un mois jour pour jour plus tard, pour une étape d’anthologie qui restera dans les annales de la course au large… 3 700 milles pour les 27 solitaires en prototype et les 46 en voilier de série.

Changer les mentalités

Du côté du Havre, les reports successifs ont fait couler de l’encre ou plutôt ont alimenté la twittosphère au risque de mettre en surchauffe les centrales nucléaires – il faudra bien un jour faire un bilan carbone !

Au final, les deux MOD70 sont partis à l’heure (puisqu’il devait y avoir un départ décalé le 7 novembre), les Multi50 ont pris deux jours de retard (puisqu’ils devaient s’élancer le mardi 5) et les monocoques ont perdu quatre jours… Sauf que les Class40 ont été contraints à une neutralisation de sécurité à Roscoff sous la dénomination d'«abri météorologique». Le libellé est moins important que le résultat : bloquer au port les duos pour laisser passer un méchant coup de vent dans le golfe de Gascogne.

Arkema-Région AquitaineChavirage au large de Lisbonne pour Lalou Roucayrol et Mayeul Riffet qui sont restés à bord pendant près de quatre jours… Arkema est actuellement remorqué à l’envers vers Cascais. Photo @ Quentin Vlamynck Team Lalou Multi

Et en repartant dans du Nord-Ouest encore puissant, l’effet «régate de pardon» n’avait plus lieu d’être : éviter les accidents n’oblige pas à multiplier les parapluies pour se défausser de ses responsabilités. Et il faut bien constater que, malgré toutes ces précautions, nombre d’équipages ou de bateaux n’étaient pas franchement prêts à traverser l’Atlantique sans faire escale ! Certes, certains Class40 sentaient encore la résine, mais tout de même…

Pénalités pour arrêt technique ?

Car si la Mini 2013 a changé avec une seule étape, il faut tout de même passer devant Puerto Calero (Lanzarote) et chaque escale technique impose un arrêt au stand minimal de douze heures. Ce n’est pas le cas pour la Transat Jacques Vabre et cela pose peut-être problème puisqu’il suffit de se remémorer les discussions sur les équipes d’assistance des trimarans ORMA qui débarquaient en force aux Açores ou à Madère, pour comprendre que le dérapage vers un suivi technique permanent pourrait se mettre en place chez les Class40 comme pour les IMOCA… Girouette changée en Espagne, voiles réparées à Madère, safran de rechange au Cap-Vert – pourquoi pas serviette éponge à Fernando de Noronha ?

Mod-70 Gitana 15Edmond de Rothschild a dominé quasiment depuis le départ du Havre son seul concurrent omanais, mais la sortie du Pot au Noir pourrait relancer le débat avant la longue descente vers Itajai !Photo @ Yvan Zedda/Gitana Sa.

Le Vendée Globe exclut toute assistance technique en mer et tout arrêt au port ou débarquement du skipper au-dessus de l’estran (ligne des plus hautes mers) – ne faudrait-il pas réfléchir à une limitation sur d’autres courses ? Car on voit bien qu’à force d’alléger les bateaux, il devient de plus en plus intéressant de limiter le matériel embarqué : les Minis qui ont dû rapatrier leur combustible de piles de Lanzarote, voire leur lyophilisé ou leur carte mémoire en savent quelque chose…

Que du portant…

Reste qu’à force de se dire que prendre 30 nœuds dans le nez, ce n’est plus raisonnable, on en vient à dessiner des Class4’ qui avancent comme un Muscadet au près et qui tapent comme un marteau-piqueur. Cela devient un phénomène étonnant : les régates à la journée privilégient les louvoyages-vent arrière sur des parcours bananes tandis que les courses au large favorisent les bords de débridé-largue ! Ce ne doit plus être les mêmes architectes…

Class40" : Mare.comLes deux plans Manuard ont fait le break au passage du cap Finisterre : ils avaient déjà pris la poudre d’escampette après Roscoff et la dorsale espagnole a fait le reste…Photo @ Christophe Breschi

Surtout, ça confine encore plus les possibilités d’innovation puisque l’objectif conceptuel est désormais d’optimiser le paramétrage de valeurs cadrées : le paradoxe est en effet que plus les contraintes sont strictes, plus la débauche d’argent est forte pour accéder au seul petit bonus qui permet de créer la différence. Les Minis de série en savent quelque chose, eux qui n’ont pas les contraintes de la monotypie…

Navigue avec les stars

Un moment magique était attendu la nuit dernière, quand les premiers Minis allaient dépasser le Class40’ EcoElec qui, avec son compatriote Obportus3, a tout de même réussi à réinventer la navigation : partir plein Ouest quand la route directe est au Sud et que les hautes pressions sont au large… On se demande parfois pourquoi certains navigateurs s’engagent dans de telles épreuves si ce n’est pour ramasser les bouées et provoquer quelques cheveux blancs à la direction de course ? Être amateur ne veut pas forcément dire éclairé, comme le montre certain équipier jetant l’éponge à Lorient…

Pas de figurant à bordLa téléréalité et la peopleisation se développent de plus en plus lors des courses océaniques : est-ce un bonus ou un détournement ?Photo @ D.R. Initiatives Cœur

A ce rythme, même si les Minis passent par les Canaries pour aller en Guadeloupe quand les Class40 ont quartier libre pour finir à Itajai, il faut s’attendre à voir quelques voiliers de 6,50 mètres menés en solitaire dire coucou à des bateaux deux fois plus grands skippés par des duos… Quant au tandem comique qui ferme la marche des IMOCA, il ne manque plus que le jury pour jauger de la performance, car on n'est pas si loin de «Danse avec les stars». Souvenons-nous de Jean de La Fontaine : «Ne forçons point notre talent ; nous ne ferions rien avec grâce…»

Un peu d’analyse…

Cela dit, qu'en est-il de la course ? Chez les MOD70, un passage de l’équateur en moins de sept jours et demi, c’est quand même pas mal ! Équivalent à un Trophée Jules Verne des années 2000… Finalement, les deux duos ont pris la mesure de leur machine et il ne serait pas étonnant de revoir ces trimarans de 70 pieds conçus pour les courses en équipage s’aligner au départ de la Route du Rhum 2014 !

FenétréA Cardinal Belle bagarre entre les deux leaders des Multi-50 : Erwan Le Roux et Yann Eliès ont repris la main suite à l’arrêt express d’Yves Le Blévec et Kito de Pavant à Porto Santo…Photo @ Erwan Le Roux

Côté Multi50, depuis qu'Actual est reparti de Porto Santo pour changer son aérien, le duel en tête oscille entre 40 et 100 milles d’écart au gré des grains alizéens. Car c’est bien le problème de cette Jacques Vabre : l’installation de l’anticyclone des Açores a été laborieux mais, désormais, les hautes pressions sont installées sur tout l’Atlantique Nord, de l’Irlande à la Guyane !

Il y a donc un bon souffle au large du Portugal qui se délite au fur et à mesure que les bateaux prennent du Sud. De 30 nœuds et plus au cap Finisterre, il n’y a plus qu’une douzaine de nœuds au large de Sao Nicolau…

Des alizés aléatoires

Et c'est cela qui a plombé trois IMOCA après Madère : plus à l’Ouest, Maître CoQ et Safran semblaient épargnés par les dévents des îles. Ils ont été pris sous une masse nuageuse et collés double face pendant une demie nuit. Puis ce fut au tour de Cheminées Poujoulat le lendemain… Tout ça à quelques dizaines de milles d’écart de PRB et de Macif !

En fait, il y a beaucoup de nuages des Açores aux Antilles en passant par les Canaries. Et les alizés que les cartes isobariques feraient passer pour stables et réguliers sont en fait extrêmement volages : Yann Eliès décrivait ainsi des bascules de plus de 50° et des différentiels de plus de 10 nœuds en force !

Image sat du 14 novembre 2013L’image satellite le confirme : les alizés sont bien présents de l’Espagne à l’arc antillais mais il y a beaucoup de nuages sur la route vers le Cap-Vert avec un Pot au Noir plutôt actif et étendu…Photo @ WSI

La grande descente entre Madère et le Cap-Vert aurait ainsi dû être l’occasion d’un comparatif définitif sur les performances des cinq leaders IMOCA : les nuages en ont décidé autrement…

Il n’en reste pas moins que le plus léger de tous (PRB annonce sur la balance 6 900 kilos seulement) a pu prendre la tête dès la latitude de Madère, mais Macif a tout de même réussi à lui grignoter une quinzaine de milles en deux jours et demi… Reste maintenant à savoir si les cinq prétendants au podium vont traverser l’archipel capverdien ou contre border pour s’éloigner des îles : réponse ce matin.

Économie de bouts de chandelle

Pour les Class40, la domination des deux nouveaux plans de Samuel Manuard est aussi liée aux circonstances du passage au large du cap Finisterre quand une dorsale est venue bloquer le peloton. Mais le dessin de Marcelino Botin (Tales Santander 2014) semble aussi très performant, ce qui n’est plus le cas pour le Jason Ker Concise 8 : construit en Chine et mis à l’eau tardivement, le prototype «border line» au look de Spoutnik n’a pas résisté aux coups de butoir de la mer.

Mais, sincèrement, est-ce bien raisonnable de vouloir économiser plusieurs dizaines de milliers d’euros pour se retrouver avec un bateau finalement mal construit, pas vraiment fini et livré en retard ? Le différentiel financier est rapidement comblé par les travaux à refaire, les abandons en course et les retours chantier… Les expériences multiples en Pologne, en Turquie, au Maroc, en Chine, aux Émirats et maintenant au Vietnam ou en Thaïlande n’ont toujours pas réfréné les économies de bout de chandelle ! Est-ce qu’un entrepreneur sérieux va faire construire un module aérospatial aux Salomon parce que la main-d’œuvre est moins chère ?

Enfin dernière nouvelle de l’Atlantique : PRB a fait un arrêt-éclair – une heure chrono – ce vendredi matin dans le port de Mindelo, au Cap-Vert, pour remplacer son safran bâbord. En fait, l’équipe technique s’est fait repérer à Sao Vincente, un tweet est parti, François Gabart l’a relayé et le service de communication n’a pu que confirmer… Il va désormais falloir se cacher derrière un pardessus, un chapeau mou et des lunettes noires pour ne pas alerter ses concurrents !