Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

L’après Vendée Globe 2012 / 6 – Interview du skipper de Bureau Vallée

Louis Burton : «J’ai vécu des moments d’intense émotion»

  • Publié le : 22/02/2013 - 00:03

Un beau départLe benjamin du Vendée Globe n’a pas manqué son entrée dans la cour des grands. «J’étais premier ou deuxième sur la ligne de départ du Vendée Globe – le gros délire niveau voile !», s’enthousiasme-t-il.Photo @ Vincent Curutchet DPPI

Louis garde le sourireLe Vendée Globe de Louis Burton fut court, mais riche en émotions et en jolis souvenirs. De quoi garder le sourire et donner envie de revenir dans quatre ans…Photo @ Olivier Blanchet DPPIBizuth et benjamin du Vendée Globe, Louis Burton a réussi son pari de partir, mais pas celui de finir. La faute à une collision avec un chalutier. Mais rien qui n’entame sa volonté de revenir. Entretien.

On ne s’en rend peut-être pas suffisamment compte mais s’élancer sur Vendée Globe est en soi une victoire. Ou du moins l’heureux aboutissement d’un travail long et éreintant. La préparation, les ultimes semaines aux Sables-d’Olonne, la sortie du chenal, le compte à rebours du départ… Autant de moments que Louis Burton, 27 ans, n’est pas prêt d’oublier.
Reste que tout ça a tourné court. Dans la nuit du 13 au 14 novembre, Burton heurte un chalutier au large du Portugal, ce qui endommage sérieusement le hauban bâbord de son Bureau Vallée. Il fait alors demi-tour vers les Sables pour remplacer le câble – et repartir dans les délais. Mais les conditions météorologiques mettent à mal la belle détermination du jeune skipper : cap sur la Corogne et fin de l’aventure.
La déception ravalée ou presque, le skipper pense désormais à la Transat Jacques Vabre. Tout en espérant que son partenariat avec Bureau Vallée – qui court jusqu’à la fin de la saison – se prolonge, avec des participations à la Route du Rhum et au Vendée Globe à la clé...


v&v.com : Que retires-tu de ta première (courte) participation au Vendée Globe ?
Louis Burton : Ce qui va rester, pour mon équipe comme pour moi, c’est tout le travail réalisé en amont. En un an, nous avons mobilisé une formidable énergie pour atteindre un objectif des plus ambitieux : prendre le départ du Vendée Globe. Ça, ça a été une première victoire. J’ai vécu des moments d’intense émotion. Je garde un souvenir inoubliable de la sortie de chenal devant un public venu très nombreux : on ne voit ça nulle part ailleurs dans notre sport. Après le stress de la préparation et les sollicitations constantes dans les dernières semaines aux Sables, on a un peu l’impression que les gladiateurs sont lâchés (rires) ! Je suis très content de mon départ : j’étais premier ou deuxième sur la ligne du Vendée Globe – le gros délire niveau voile ! Mais je n’ai pas vraiment eu le temps de réaliser, car la course a démarré très vite. J’étais juste derrière Marc Guillemot quand il a perdu sa quille et c’est là que j’ai vraiment réalisé à quel point cette épreuve est difficile. Tout le monde a beau être bien préparé, il y a environ 50 % d’abandons, voire plus. Ma course a bien sûr été trop courte à mon goût : cinq jours au lieu de plusieurs mois... Les cartons au départ des transats font mal aussi, mais n’ont pas la même portée. Les projets Vendée Globe sont d’une tout autre ampleur, que ce soit au niveau des enjeux mais aussi de la volonté et de l’énergie mobilisées. Mais je suis un éternel optimiste et je compte bien me relever.

La ferveur du départ10 novembre, les Sables-d’Olonne. Devant un public venu en nombre, Louis Burton emprunte le chenal qui le mène vers la ligne de départ de son premier Vendée Globe. Un moment que le jeune skipper n’est pas prêt d’oublier.Photo @ Mark Lloyd DPPI

v&v.com : Au-delà de l’effervescence du départ que tu décrivais, as-tu pu profiter de ces cinq jours en mer ?
L.B. :
Oui, j’ai pris beaucoup de plaisir. Et j’avais réussi à intégrer dans ma petite tête que la course était longue. Qu’il fallait commencer plutôt tranquillement, écouter le bateau, anticiper les réductions de voilure, lever le pied si besoin : bref, naviguer à son rythme et ne pas prendre de risques inconsidérés. Mon seul regret est que l’aménagement de l’habitacle et l’avitaillement aient été faits un peu dans l’urgence, au cours des 15 derniers jours aux Sables, si bien que je découvrais mon nouvel intérieur de bateau pendant le Vendée Globe. Notre équipe étant réduite, il fallait de toute façon faire des choix et nous nous sommes concentrés sur la partie technique à Saint-Malo (le port d’attache de Bureau Vallée, ndr). Mais avec le recul, je réalise qu’il ne faut pas modifier le fonctionnement intérieur de son bateau à la dernière minute… C’est un frein à la performance : en nav’, je perdais par exemple du temps à chercher ma bouffe.

v&v.com : Quels autres enseignements tires-tu en vue d’une éventuelle deuxième participation au Vendée Globe ?
L.B. :
Le gros point  positif, c’est que nous avons tous énormément appris. Évidemment, il y a des choses qu’on a bien faites, d’autres moins. Dans la phase de préparation du projet, nous avons par exemple beaucoup sous-traité en pensant limiter les budgets… Si j’ai la chance de repartir pour un Vendée Globe, je tâcherai donc de privilégier les compétences en interne. C’est essentiel.

v&v.com : Comment est survenue ta collision avec un chalutier ?
L.B. :
Parti chercher un front, je naviguais à environ 400 milles à l’Ouest de Lisbonne. J’étais sous deux ris-trinquette dans un vent de 30-35 nœuds de sud-ouest. La mer – croisée et formée – était assez dégueulasse, la visibilité réduite : pas évident, donc. Ceci dit, le bateau était plutôt bien équilibré et progressait à environ 20 nœuds. J’étais en veille sous la casquette du roof, en pleine nuit, lorsque j’ai entendu un gros «Crac !», puis senti un léger coup de frein. J’ai alors tourné la tête et vu l’étrave d’un chalutier au-dessus de mon arrière bâbord. Nous faisions tous deux cap à l’Ouest, mais il devait être à 1,5 nœud : je l’ai donc doublé super vite. Et voilà.

Le calme du retour30 novembre, toujours aux Sables. Ambiance beaucoup plus calme pour le retour de Louis Burton, après son abandon consécutif à une collision avec un chalutier au large du Portugal.Photo @ Olivier Blanchet DPPI

v&v.com : Quelle était l’ampleur des dégâts à bord de Bureau Vallée ?
L.B. :
J’ai tout de suite inspecté le bateau, mais n’ai rien vu de grave dans un premier temps : le mât tenait, le bordé était aussi préservé. Ce n’est qu’après quelques minutes, que j’ai vu les importants dégâts sur le hauban bâbord : c’est lui qui est entré en contact avec le chalutier et a tout ramassé. Ce câble est très tendu et très solide en allongement, mais il ne résiste pas à l’abrasion. Le hauban en question était donc très abîmé, mais il n’y avait absolument rien d’autre à signaler sur le bateau...

Bureau Vallée préservéHormis le hauban endommagé – qui a depuis été remplacé –, le 60 pieds IMOCA de Louis Burton n’a subi aucun dommage, si ce n’est une petite rayure sur la coque. Le skipper et son équipe abordent donc sereinement le chantier d’hiver d’entretien prévu dans la base de Saint-Malo.Photo @ Olivier Blanchet DPPIv&v.com : Je présume que tu guettais attentivement le radar et l’AIS ?
L.B. :
Un paquet d’eau déferlait sur le pont et, même sous la bulle, on ne voyait pas grand-chose. La veille visuelle était donc limitée et mon radar et mon AIS étaient allumés – avec les alarmes à bloc dans les haut-parleurs extérieurs, comme d’habitude. Mais le chalutier n’avait pas son AIS et n’assurait pas de veille visuelle, c’est une certitude. Si cela avait été le cas, je l’aurais évité comme on l’a tous beaucoup fait dans les premiers jours de course. On n’a pas arrêté, c’était le périph’ parisien en heure de pointe, le passage du cap Finisterre : des cargos dans les rails et des pêcheurs partout ! Il ne faut pas se leurrer : certains ne mettent pas leur AIS, car ils sont en dehors des zones de pêche autorisées ou ne veulent pas que leurs concurrents voient où ils travaillent. Je ne cautionne pas ces pratiques mais à la limite, si tous les appareils sont éteints, il faut au moins un gars en veille active sur le pont... De toute façon, nous aurons des problèmes tant que les systèmes anticollision seront des systèmes actifs, au sens où les autres doivent aussi en être équipés et les allumer.

v&v.com : Le radar n’aurait-il pas dû t’alerter ?
L.B. :
Le radar a tendance à perdre les pédales quand le bateau est fortement gîté, la mer bien formée et la visibilité réduite – comme c’était le cas. Il a beaucoup de mal à faire la différence entre des vagues, par exemple, et un obstacle de petite ou moyenne taille. Or, le chalutier en question n’était pas gros, une quinzaine de mètres tout au plus. J’ai un super radar, un Koden. En théorie, avec un certain type de réglages, je suis par exemple capable de discerner les masses nuageuses dans le Pot-au-Noir. Mais le paramétrage est extrêmement fins.

v&v.com : Finalement, qui est fautif dans ce genre d’incident ?
L.B. :
Le RIPAM (Règlement International pour Prévenir les Abordages en Mer, ndr) stipule qu’il faut une veille visuelle et auditive permanente. Mais par définition, on ne peut pas respecter cette règle en solitaire… Néanmoins, mon incident  prouve que même en assurant la veille, on n’est pas l’abri d’une collision. Je ne me sens pas coupable : je ne pouvais rien faire pour éviter l’abandon, car il n’y avait pas de manque par rapport à la gestion des collisions. Je ne ressens pas non plus de rancœur contre ces pêcheurs qui font un boulot très difficile et ne vivent pas des moments toujours drôles. Tout cela est vraiment une question de malchance.

v&v.com : Après la collision, tu as voulu retourner aux Sables pour remplacer le hauban endommagé. Pourquoi ça ne l’a pas fait ?
L.B. :
Mon gréeur m’a confirmé qu’il n’était pas question de partir comme ça dans les mers du Sud. Je ne pouvais pas réparer avec le matériel dont je disposais en mer. La résistance d’un hauban est telle que même si tu arrives à passer de manière convenable toutes les drisses dans la barre de flèche, tu n’as aucune chance que ça résiste à la pression et que le mât tienne. J’ai donc fait demi-tour et mis cap vers les Sables avec l’idée de remplacer le hauban et de repartir dans les délais. (Le départ du Vendée Globe a été donné le 10 novembre, mais dans le cas d’un «départ retardé», la ligne reste ouverte jusqu’au 20 novembre, 13h02, ndlr.) Là, par contre, j’en veux à ces pêcheurs, car je suis repassé à 100 mètres d’eux, je les ai appelés à la VHF pour échanger sur ce qu’il venait de se passer et ils n’ont jamais répondu. Aujourd’hui encore, je ne sais pas quel chalutier j’ai heurté – comme en 2010 dans la Route du Rhum d’ailleurs. Ils ont été un peu limite là-dessus… Bref, ce retour était conditionné par le fait que Bureau Vallée reste tribord amures, afin de ne pas solliciter le hauban bâbord. J’ai passé le cap Finisterre sans encombre. Ensuite, les conditions météo ont compromis ma remontée car, malheureusement, du vent de Nord est rentré si bien que j’aurais dû faire les 250 milles dans 30 nœuds bâbord amures – impossible. Du coup, j’ai dû rallier La Corogne et signifier mon abandon.

v&v.com : Tu avais déjà été percuté par un chalutier lors de Route du Rhum 2010. La malchance te poursuit ou quoi ?
L.B. :
Oui et non. Évidemment, je ne suis pas très chanceux à ce niveau. Mais les deux fois je n’ai pas été blessé et j’ai pu ramener mon bateau en un seul morceau : j’ai même continué la course lors de la Route du Rhum. J’espère malgré tout que la série va s’arrêter là et que l’adage «Jamais deux sans trois» ne se vérifiera pas !

Le hauban bâbord très abîméC’est lui qui a trinqué : le hauban bâbord de Bureau Vallée est sérieusement endommagé dans la collision avec le chalutier. Impossible pour Louis Burton de continuer la course dans ces conditions. Il tente donc de rallier les Sables pour remplacer le câble affaibli et repartir à temps. En vain.Photo @ Olivier Blanchet DPPI

v&v.com : On a l’impression que les skippers du Vendée Globe contraints à l’abandon doivent être dans l’action permanente pour s’en sortir moralement. C’est dans cette optique que tu as participé à l’Africa Eco Race, une course automobile ?
L.B. :
Oui, il y a de ça. C’est vrai que je suis parti faire cette balade pour penser à autre chose. C’était aussi une nouvelle chance de prendre le départ d’une course, mais en la finissant cette fois. J’y suis parvenu, ce qui fait un bien fou psychologiquement. Je me suis prouvé que l’abandon dans le Vendée Globe était juste un mauvais coup du sort, pas le début d’une spirale d’échecs.

v&v.com : En juin, tu déclarais : «Je me fais ma place dans le circuit IMOCA» (dans une interview à lire ici). C’est d’autant plus vrai avec cette incursion dans la course la plus emblématique du calendrier ?
L.B. 
: Oui, dans le sens où participer au Vendée a été l’occasion de créer des liens avec les autres skippers : prendre part à une telle aventure rapproche forcément, d’autant que nous n’étions pas nombreux (20 skippers ont pris le départ de cette 7e édition, ndr). Couper la ligne est aussi un gage de crédibilité par rapport au circuit, même si un abandon rapide n’est pas idéal pour prendre position. Mais tous les skippers ont malheureusement vécu ça au moins une fois dans leur carrière.

v&v.com : Ton programme désormais ?
L.B. :
Ramener le bateau à sa base de Saint-Malo pour un chantier d’hiver d’entretien. Nous ne partirons pas dans de grandes modifications ni optimisations, car le bateau est en bon état. Et ce d’autant plus que le Vendée Globe a demandé un effort budgétaire non négligeable dans un contexte économique tendu et il faut être raisonnable vis-à-vis de nos partenaires. Bureau Vallée sera remis à l’eau au printemps pour préparer la Transat Jacques Vabre, le grand rendez-vous de la saison (le départ de cette épreuve, qui relie Le Havre à Itajai (Brésil) sera donné le 3 novembre prochain, ndr). Je ne connais pas encore exactement le programme d’ici là. Je ferai tout pour être au départ de la Fastnet en août, car c’est une course mythique qui constituerait une bonne préparation. J’essayerai aussi de participer au Record SNSM, à l’ArMen Race, etc. Tout va dépendre où j’en serai financièrement. L’année s’annonce compliquée et il faut s’adapter à la conjoncture, ne pas vouloir trop en faire.

v&v.com : Le budget pour la saison 2013 n’est pas encore bouclé ?
L.B. :
Non. Nous avons un partenaire principal, Bureau Vallée, qui apporte la moitié du budget. Nous bouclons avec un pool de co-partenaires. Cette année, nous repartons donc à la pêche au 50 % de budget restant. J’ai bon espoir car certains co-sponsors du Vendée veulent continuer à me suivre.

v&v.com : As-tu déjà choisi ton équipier pour la Jacques Vabre ?
L.B. :
Non, pas encore, c’est complètement ouvert ! Seule certitude : je ne courrai pas avec mon frère Nelson car il se plonge à fond dans son boulot.

v&v.com : Penses-tu au prochain Vendée Globe ?
L.B. :
Oui, bien sûr. En plus d’être l’événement majeur en terme de voile, c’est aussi l’un des grands rendez-vous sportifs français. Le contrat avec Bureau Vallée se poursuit jusqu’à fin 2013 et nous sommes en pourparlers pour continuer, dans le meilleur des cas, jusqu’au prochain Vendée Globe. Nous avons une volonté commune d’y retourner, mais rien n’est fait pour le moment. L’idéal serait d’acquérir un nouveau 60 pieds IMOCA, encore plus compétitif. Je n’oublie pas non plus l’étape extrêmement importante qu’est la Route du Rhum 2014. C’est un événement majeur pour nous qui sommes basés à Saint-Malo, mais aussi pour tous les partenaires. C’est le prochain gros objectif après la Jacques Vabre.

 

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