Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

L’après-Vendée Globe / 8 – Interview du skipper de Synerciel (2/2)

Jean Le Cam : «Si tu bouges pas, dans le monde actuel, t’es mort.»

Il a roulé sa bosse, terminé 5e du Vendée, le surnom de Roi Jean, l’accent breton et est élu à l’IMOCA. Le Cam est donc plutôt bien placé pour parler décision de classe et organisation de course. Interview 2/2.
  • Publié le : 07/03/2013 - 00:01

Hi Ha !Le 6 février dernier, Jean Le Cam bouclait son 3e Vendée Globe en 5e position - et en tête des "Tontons flingueurs" !Photo @ Jean-Marie Liot Synerciel

Grand chenal"Le Vendée, ça ne peut pas rester neutre", répond Le Cam, pudique, quand on lui demande s'il a pris du plaisir. Photo @ Jean-Marie Liot SynercielDurant ce Vendée Globe, ses coups de gueule ont parfois agacé et ses talents de conteur – via un nombre incalculable de vidéos sincères et spontanées – ont séduit à la pelle. Et puis son charisme de rock star a tout emporté. Le 5 février dernier, Jean Le Cam (53 ans) montait sur la scène des Sables-d’Olonne et mettait le feu, acclamé par une foule immense venue applaudir sa 5e place.

Le skipper étoilé de trois victoires sur la Solitaire du Figaro et d’un paquet d’autres résultats, n’est pas affublé d’un surnom royal pour rien. Une certaine sensibilité à fleur de peau contraste avec son style «Tonton flingueur». Les journalistes peinent parfois à capter le personnage… Mais lorsqu’il est venu rendre visite à la rédaction de Voiles et Voiliers, Le Cam était en pleine forme. Pas du genre à garder sa langue dans sa poche, il s’est plu à disséquer la vérité sur l’IMOCA et on a du mal à croire qu’il se consacre à la tonte de la pelouse de son jardin dès demain. Interview en deux parties, deuxième partie.

>> La première partie de cette interview a été publiée, ici, hier.

 

v&v.com : Les mecs accepteront-ils de mettre des quilles en acier fraisé sur des protos ?
J.L.C. :
Ah ben, de toute manière, il va y avoir un vote en avril et on verra bien ce qu’il en ressort. Moi, c’est le dernier coup que je tire. Cela fait trois ans que je suis sur le dossier, je ne vais pas m’épuiser plus. On verra bien si les mecs sont raisonnables ou pas. Si les mecs veulent préserver leur pré carré et fermer le système, très bien, on continue comme ça !

 

v&v.com : A priori, ça va bouger, non ?
J.L.C. :
… A voir.

> Vidéo : Le Cam a dû plonger pour libérer sa quille d'un filet.

 

v&v.com : Ce sont les coureurs qui votent ?
J.L.C. :
Oui. Enfin, ce sont les membres de la classe IMOCA : une grande partie de coureurs, plus des chefs de projet.

 

v&v.com : Un Gildas Morvan qui rêve de faire le Vendée Globe, il peut être membre de l’IMOCA et apporter une voix ?
J.L.C. :
Non. Parce que pour être membre de l’IMOCA, il faut avoir un projet en cours. C’est un peu le problème des statuts de l’association… Mais bon, à un moment donné, il faut bien…

 

v&v.com : En gros, ce sont donc ceux qui ont pris le départ du Vendée qui vont voter…
J.L.C. :
Ouais, quasiment… Mais il y en a plein qui vont arrêter et on est en train de parler du futur. C’est ça qui est un peu chiant.

 

v&v.com : Même si tu es déjà inscrit à la prochaine transat, tu ne peux pas encore voter : il faut que tu aies un bateau…
J.L.C. :
Il faut que tu aies un projet en cours ou de l’année. Donc si tu as fait le Vendée Globe, tu peux voter. Mais derrière, on traite de problèmes et on prend des décisions pour 2020 et 2024. 2016, 2020 et 2024, cela fait trois éditions. Si tu veux prendre une décision de standardisation, il faut qu’elle soit suffisamment pérenne pour être amortissable : donc trois éditions, c’est ce qu’il te faut. Et il te faut une garantie que l’organisateur marche dans l’histoire, sinon c’est un coup d’épée dans l’eau. C’est le contrat que l’on avait passé avec le Figaro à l’époque, avec des reconductions de contrat que l’on a faites sur le bateau existant.

Militant IMOCAMembre élu de la classe IMOCA, Le Cam est un fervent partisan de la standardisation des 60 pieds, inévitable si l'on veut que la classe survive, selon lui.Photo @ Vincent Curutchet Synerciel

v&v.com : Mais la SAEM Vendée, l’organisateur du Vendée Globe, a intérêt à vous suivre là-dessus, non ?
J.L.C. :
Pff… Ben, la SAEM Vendée, c’est tout neuf. Bruno Retailleau, son directeur, c’est un nouveau. Il a pris comme conseiller Alain Gautier… Euh… On verra.

 

v&v.com : Toi, tu vas continuer de naviguer en IMOCA ?
J.L.C. :
Si on prend les bonnes décisions, oui, pourquoi pas ! Je monte un projet pour la Barcelona World Race. Mais il faut revoir les copies. Faut que les mecs écoutent, entendent et regardent la situation. Il faut arrêter de se dire que ça va revenir comme avant ! Faut bouger ! Si tu bouges pas, dans le monde actuel, t’es mort ! Sauf que la SAEM, elle va faire le constat qu’il y avait 20 bateaux au départ et que c’était super ! Six mois avant le départ, il y en avait 12, mais c’est pas grave… Les gens ont la mémoire courte. Mais quand tu organises un événement sportif avec 12 bateaux, bon… Sachant que le nombre de bateaux qui jouent la victoire, lui, il ne s’augmente pas ! Si le pognon fait loi, il n’y aura plus que des multinationales et les autres derrière feront office de faire-valoir. Après, c’est une question politique : si c’est ce que tu veux, très bien, allons-y. Mais tu ne peux pas ne pas vouloir ça et fermer les yeux, en pensant que cela va se passer différemment sans que tu aies pris la moindre mesure contraire ! Au moins que les mecs votent en connaissance de cause.

 

v&v.com : Lors de cette assemblée, il est prévu des changements de dirigeants de la classe ?
J.L.C. :
Non. Luc Talbourdet, le président, et les membres du bureau ont été élus pour deux ans, en juin dernier. Ce qui est marrant d’ailleurs, c’est que les mecs sont contre la standardisation, mais ont élu Vincent Riou, Armel Le Cléac’h, Luc et moi qui sommes pour le changement du modèle économique. Les mecs ne sont pas cohérents non plus ! Si tu es contre les idées d’une personne, tu ne vas pas l’élire, sinon c’est la fin des haricots, non ?! Mais bon…

 

v&v.com : Il y a des skippers qui attendent que la décision soit prise pour commencer à construire leurs bateaux ?
J.L.C. :
Iker Martinez n’a pas commencé. Il y a Hugo Boss, qui sait pertinemment qu’il n’est pas dans le match alors que c’est le meilleur bateau de 2008 !

 

v&v.com : Toi, tu avais loué ton bateau ?
J.L.C. :
Dieu merci que je l’ai loué ! Me trimbaler un investissement comme ça sur le dos, non merci. Tu vois, si cela ne donne plus envie d’être investisseur, c’est qu’il y a un réel problème de fond. Voilà. Donc le bateau va retourner à Barcelone, à la FNOB, au mois de mars – la location, ça un côté vraiment pratique.

 

v&v.com : Tu as loué ton bateau, mais tu as aussi dû l’optimiser : quel était ton budget ?
J.L.C. :
Au total, de l’ordre de 1,8 million. Location, assurance, tous compris.

 

v&v.com : Un projet comme Macif, c’est quel budget ?
J.L.C. :
Euh… Un projet comme Macif, ça doit être 2 millions par an, pendant quatre ans. Ce n’est pas pareil quand tu fais un one shot, où des trucs ne sont pas amortissables, et… Bon, je n’ai pas les chiffres exacts, donc je ne voudrais pas dire de conneries non plus… Mais c’est de cet ordre, il n’y a pas de mystère.

 

v&v.com : Tu es salarié ?
J.L.C. :
Moi, je facture des prestations. J’ai ma propre boîte et je suis en libéral. Pendant le Vendée, j’ai facturé une prestation à Absolute Dreamer, car c’est eux qui ont trouvé le budget. Là, c’est terminé et je ne touche ni chômage, ni rien.

 

v&v.com : Et chez Synerciel ? Ils sont contents ?
J.L.C. :
Ils sont ravis ! Non, mais attends : le Vendée Globe, c’est un truc de malades ! Le problème, c’est que cela ne sert à rien d’augmenter les retombées : les mecs n’ont plus les moyens, aujourd’hui. Parce que les retombées d’un Vendée Globe, c’est colossal ! Là, ils sont à plus 70% par rapport à 2008, qui déjà avait marqué une hausse par rapport à 2004. C’est monstrueux ! C’est devenu un événement public. Qu’est-ce tu veux vendre une Route du Rhum, après ça ? Surtout quand t’as un banquier qui a investi sur l’ex trimaran de Groupama et Armel qui va tuer la course ! Et de toute façon, il y aura personne à l’arrivée, parce qu’Armel, il t’a mis cinq jours dans la vue et personne n’a les moyens d’attendre les IMOCA une semaine sur place. C’est écrit d’avance.

 

Surnom royalCoups de gueule, franc-parler, accent breton, moments de grâce et réflexion poussée modèlent le personnage de Jean Le Cam, surnommé "Le Roi Jean" et adulé du public.Photo @ Jean-Marie Liot Synercielv&v.com : Tu as quand même pris du plaisir sur ce Vendée ?
J.L.C. :
Ah ben de toute manière, le Vendée, ça ne peut pas rester neutre. Tu as des moments hyper durs et des moments hyper bien. Tu as les deux extrêmes.

 

v&v.com : C’est clair que vous n’avez pas été servis sur la remontée !!
J.L.C. :
Et dans le Pacifique non plus ! Hugo Boss, il m’a dit qu’entre la Nouvelle-Zélande et le Cap Horn, il n’a fait qu’un seul empannage. Moi, j’ai dû en faire une douzaine. J’étais au Nord de la dépression…

 

v&v.com : Et après les Malouines, vous avez vraiment dégustés, les Tontons flingueurs ! Et ce n’est pourtant pas faute de connaître le coin !
J.L.C. :
Alors après ! Après ! C’est sûr que ça dépend du moment où tu passes ! De Broc, il est remonté en ligne droite, lui ! Incroyable ! Impressionnant ! Nous, c’était le chemin de croix, c’est clair.

 

v&v.com : Il y a un paquet de jus, là, en plus ?
J.L.C. :
Au Brésil ? Il y a du jus, une mer cassée complet. C’est vraiment monstrueux.

> Vidéo : Le Cam, pas franchement un bleu du Horn.

 

v&v.com : Et que le Vendée Globe s’inspire de la Volvo, cela aurait un sens ?
J.L.C. :
La Volvo, ça ne fait pas rêver !

 

v&v.com : La première, si !
J.L.C. :
La Whitbread, oui ! Mais pas la Volvo ! Quand tu vois l’organisation que c’est ! Pff… Les mecs, tu vas les voir sur le ponton, ils ne te font pas rêver. Tu discutes avec eux, ils te disent : «Plus jamais ça.» Faut arrêter de nous prendre pour de la chair à canon… Sauf que l’objectif, c’était que les mecs s’en prennent plein la gueule, que ce soit dur, que ce soit du marketing grave ! Sauf qu’à un moment, il ne faut pas prendre le public pour des cons. Ça, c’est la caricature, la limite d’un système. Ils ont interdit les pilotes automatiques, ils ont interdit… Il faut que ça frôle la catastrophe. C’est ça, hein. Il ne faut pas se voiler la face. Mais les gens, ils ne sont pas dupes.

 

v&v.com : Question modèle économique, ça doit aussi être tendu pour eux : à 18 mois du départ, ils n’ont que trois bateaux…
J.L.C. :
Mais on n’est pas du tout dans le même système ! La Volvo, c’est une organisation privée, avec des objectifs de rentabilité. Or, si tu regardes bien les choses, les courses qui fonctionnent, ce sont celles où organisateurs, classes et coureurs ont des objectifs communs. D’abord, l’événement doit fonctionner. Regarde la Vendée : la course génère une économie globale. L’image de la région, les réservations d’hôtel, les restaurants pleins… C’est merveilleux. Mais il s’agit d’équilibrer les comptes, pas de dégager des profits. C’est louable, pour une SAEM !

 

Lamazou dédicace le coup de gueule de Le CamLe 20 novembre, Jean Le Cam (comme d'autres concurrents) écope d'une pénalité de 2 heures pour avoir navigué à l'intérieur du DST... S'en suit un coup de gueule, aussi mémorable que surprenant, du skipper de Synerciel, croqué ici par Titouan Lamazou.Photo @ Titouan Lamazou Synercielv&v.com : Et tes projets à court terme ?
J.L.C. :
Je suis toujours sur l’Hydroptère qui est à San Francisco. Donc, je vais voir ce que ça donne…

 

v&v.com : Tu penses qu’Alain Thébault va réussir à rebondir et retrouver un partenaire ?
J.L.C. :
T’as déjà vu un Thébault qui rebondit pas, toi ? (Rires.)

 

v&v.com : C’est clair que y’a un paquet de mecs qui ont eu la chance de naviguer dessus et eu un gros coup de cœur !
J.L.C. :
Ah ben attends, ça envoie du pâté, le bordel !

 

v&v.com : Mais ce n’est pas fait pour traverser les océans…
J.L.C. :
Ça dépend à quelle vitesse ! (Rires.) À 40 nœuds, c’est sûr que… Mais avec une belle météo, c’est faisable : le record entre Los Angeles et Hawaii, c’est quatre jours. Tu peux te trouver une météo fiable à quatre jours et y’a de quoi faire un score.

 

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