Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

L'après Vendée Globe 2012 / 3 – Interview du skipper de Safran

Marc Guillemot : «La vérité fait mal, mais il faut assumer !»

Une rupture de quille – en titane – et puis s’en va : le deuxième Vendée Globe de Guillemot n’a duré que cinq heures. Dur, forcément. Mais les maux de Marco ne l’empêchent pas de penser à la suite. Interview.
  • Publié le : 29/01/2013 - 11:30

Le deuxième Vendée de MarcoTroisième du Vendée Globe il y a quatre ans, le skipper de Safran partait serein et confiant. «Je me sentais bien pour exister dans cette course», avoue-t-il.Photo @ Vincent Curutchet DPPI / Vendée Globe

Comme il y a quatre, Marc Guillemot est revenu aux Sables-d’Olonne sans quille. Mais les similitudes entre ses deux Vendée Globe s’arrêtent là. Autant l’édition 2008-09 avait été exceptionnelle pour le skipper de Safran – reclassé 3e ex aequo après avoir apporté un précieux réconfort moral à Yann Eliès, blessé dans le Pacifique Sud ; autant celle-ci a viré au cauchemar.  
Marc Guillemot ne le cache pas : il a pris une «énorme claque». Car l’avarie a touché une pièce-maîtresse sur laquelle son sponsor Safran avait beaucoup communiqué : cette fameuse quille constituée d’un voile en titane. Ironie du sort, le choix – inédit – de ce matériau avait été fait dans un souci de fiabilité et non de performance (comme Marc nous l’expliquait avant le départ dans une précédente interview à lire ici). D’où une certaine incompréhension. Mais après l’abandon, le marin et son partenaire s’engagent à faire toute la lumière sur les causes de la rupture de quille. Une expertise est menée, les résultats tombent le 20 décembre et ils font mal. Entretien avec Marc Guillemot.

 

v&v.com : Marc, quels sentiments t’animent après cet abandon, le premier depuis le début de ton partenariat avec Safran en 2006 ?
Marc Guillemot :
J’ai pris une énorme claque ! La réalité est d’une grande violence et il va me falloir un petit bout de temps pour m’en remettre pleinement. Je n’ai pas été épargné par les soucis techniques lors de mes précédentes courses, mais cela ne m’a jamais empêché de finir – pas dans mes habitudes de lâcher prise ! Cette fois, je n’avais vraiment pas d’autre option que l’abandon. C’est dur à digérer, car le Vendée Globe demande un investissement personnel énorme. Et comme les JO, cette épreuve n’a lieu que tous les quatre ans. On n’a donc pas le droit de se louper. Je relativise en me disant qu’il vaut mieux perdre sa quille au large des Sables-d’Olonne, dans une météo maniable, que dans les mers du Sud. Tu imagines la même avarie avec 35 nœuds de vent au sud des Kerguelen… Et tant mieux aussi que cet incident ne soit pas survenu un mois avant le départ, quand je naviguais avec des invités à bord ! En fait, ces situations un peu chaudes sont moins difficiles à gérer en solo, car la prise de décision n’est pas partagée. Et en équipage, on n’est jamais à l’abri de perdre quelqu’un.

v&v.com : Peux-tu nous raconter les quelques heures qu’aura duré ton Vendée Globe ?
M.G. :
J’ai fait un bon début de course. Le bateau allait bien, moi aussi : j’étais dans un état assez euphorique. Je me sentais prêt à attaquer 80 jours de mer. Mais tout s’est écroulé en un instant : environ quatre heures après le départ des Sables-d’Olonne, j’ai entendu deux chocs coup sur coup et le bateau s’est mis à gîter dangereusement. J’ai d’emblée compris qu’il s’était passé quelque chose de grave et j’imaginais bien que la course était terminée. Arrivé à terre, on s'est rendu compte que c'était la quille. N’en ayant pas de rechange, on ne pouvait pas repartir.

Safran de retour aux Sables-d’OlonneMoins d’un jour après avoir quitté le ponton des Sables-d’Olonne pour – espérait-il – trois mois de mer, Marc Guillemot est déjà de retour. Il ne repartira pas, devenant ainsi le premier concurrent à abandonner le Vendée Globe 2012-13. Dure réalité pour un candidat au podium.Photo @ Jean-Marie Liot DPPI / Vendée Globe

v&v.com : Vous ne pouviez pas utiliser l’ancienne ?
M.G. :
La question de repartir avec l'ancienne quille en carbone s'est effectivement posée. Mais nous nous sommes vite rendus compte que ce serait ingérable. Car si nous avons conçu une quille en titane, c'est bien que nous considérions – moi, Safran et Guillaume Verdier – que celle en carbone n'était pas suffisamment fiable en l'état. Une autre solution a été envisagée, puisque Kito de Pavant nous a gentiment proposer de prendre sa quille après son abandon. Mais le temps de récupérer la quille au Portugal (le bateau de Kito était alors à Cascais, ndlr) puis de l'installer aux Sables, nous aurions été hors délai pour repartir. Ne restait bien plus qu'une solution : l'abandon.

v&v.com : Comment as-tu fait pour éviter le risque de chavirage, forcément important en cas de perte de la quille ?
M.G. :
Je ne sais pas si c’est une bonne chose ou pas, mais je commence à avoir l’expérience de la navigation sans quille (Rires) ! Le vent étant variable en force et en direction, j’étais dehors pour régler quand c’est arrivé : j’ai donc pu réagir dans la seconde. J’ai tout simplement eu des réflexes qu’on peut avoir en multicoques quand le bateau monte sur un patin : choquer toutes les voiles et pousser la barre. J’ai bien fait car en ne choquant pas dans une telle situation, tu es sûr de chavirer. J’ai ensuite roulé ma voile d’avant avant de prendre un deuxième puis un troisième ris dans la GV. Les ballasts à l’avant et au milieu étant pleins, Safran était stabilisé. Suffisamment, en tout cas, pour le ramener aux Sables – pour la seconde fois sans quille.  

Vague à l’âmeRegard dans le vague et vague à l’âme… Pour la seconde fois, Marc Guillemot revient aux Sables-d’Olonne sans quille. Mais contrairement à la précédente édition, ce n’est pas après trois mois en mer....Photo @ Jean-Marie Liot DPPI / Vendée Globev&v.com : Par qui et comment a été menée l’expertise sur les 50 centimètres de quille restants ? 
M.G. :
Des spécialistes en Mécanique, Qualité et Matériaux & Procédés du groupe Safran ont travaillé avec l’ensemble des acteurs du développement de la quille – architectes, concepteurs et fabricants. Les 50 cm de quille restants ont été bien utiles pour l’analyse : les experts n’auraient jamais pu obtenir toutes les infos sans. C’est d’ailleurs bluffant de voir comment ils arrivent à faire "parler" la quille, à dérouler la succession des événements avec une grande précision. La compétence de  ces gens est telle qu’ils pourraient repérer un petit coup de marteau sur un morceau de métal – rien ne leur échappe. J’avoue ne pas être le mieux placé pour parler en détails de la manière dont a été menée l’analyse, car je n’y ai pas pris part. Ce qui est certain, c’est que Safran a déployé les grands moyens pour cette expertise, comme s’il y avait eu un souci majeur sur un moteur d’avion. Cette forte implication nous a permis d’avoir toutes les réponses à nos interrogations. (Le communiqué de presse qui présente les résultats de l’expertise précise le déroulé de l’analyse : «Les spécialistes ont analysé l’aspect de la cassure du voile de quille par observation binoculaire et microscopique afin de déterminer le mode de rupture. Des échantillons ont été prélevés dans le métal pour vérifier que ses caractéristiques étaient bien conformes à celles retenues pour les calculs de résistance. En parallèle, les experts ont reconstitué les charges subies par la quille à partir des observations de la cassure et les ont comparées à celles issues de l’état de l’art utilisées pour son dimensionnement», ndlr.)

v&v.com : Venons-en aux résultats de l’expertise : l’hypothèse exclut un choc avec un OFNI et avance «un endommagement par fatigue du métal engendré par la répétition des chocs avec les vagues» : tu peux nous détailler ce diagnostic ?
M.G. :
Ce n’est pas que le sujet soit sensible, mais pour être honnête ce n’est pas un sujet que je maîtrise à 100 %. Et quand on ne maîtrise pas totalement une thématique, soit on dit n’importe quoi soit on ferme sa gueule – je choisis la seconde option (rires) ! Honnêtement, je ne sais pas trop quoi ajouter par rapport à ce qui a pu être diffusé à la presse. (Le communiqué apporte, là encore, des précisions : «L’enquête exclut une rupture suite à une collision avec un OFNI. Elle constate aussi qu’il n’y a aucun défaut métallurgique, que les soudures ne présentent pas d’anomalie susceptible d’expliquer la rupture. Elle montre que la rupture est due à un endommagement par fatigue du métal engendré par la répétition des chocs avec les vagues. Elle ne met pas en jeu de phénomène vibratoire à haute fréquence. L’observation de la cassure met en évidence les fortes charges dues aux conditions de mer forte enregistrées au cours de la dernière année de navigation. Cela confirme sans le moindre doute que les charges subies par la quille ont été très significativement supérieures aux références de l’état de l’art utilisées par les équipes de conception, ainsi qu’à celles déduites de l’enregistrement des chocs lors de la Transat Jacques Vabre 2009», ndlr.)

v&v.com : À quand remonte l’installation de la quille et combien de milles avait-elle au compteur ?
M.G. :
Elle avait été installée avant la Transat Jacques Vabre 2011. Elle a fait cette course et les entraînements qui l’ont précédée, le Tour des Iles Britanniques et les entraînements pré-Vendée Globe : soit environ 24 000 milles en tout. Compte-tenu de tout ce que nous lui avions fait vivre pendant plus d'un an – dans des conditions pas toujours faciles, tu t’en doutes –, je partais autour du monde en totale confiance. C’était une quille chiadée, conçue et installée avec soin. Après la mésaventure survenue lors du Vendée Globe 2008-09 avec la quille en carbone, nous avions qui plus est privilégié la fiabilité. Mais c’est pourtant le premier truc qui a pété. Il y a eu une faille quelque part, des détails qu’on a sous-estimés ou pas maîtrisés. C'est assez surprenant car Safran a un excellent suivi technologique. Comme quoi, on n’est jamais à l’abri d’un mauvais coup…

La quille de Safran avant expertisePour connaître avec exactitude les raisons de la rupture de quille, Safran décide de mener une expertise sur les 50 centimètres de quille restants. «Safran a déployé les grands moyens pour cette expertise. Cette forte implication nous a permis d’avoir toutes les réponses à nos interrogations», précise Marc.Photo @ François Van Malleghem DPPI

v&v.com : La nouvelle quille avait été inspectée avant le départ du Vendée Globe ?
M.G. :
Oui, en juin. Tout était nickel. Le seul truc qui n’a pas pu être fait est une visite à l’intérieur de la quille. Il aurait fallu un outillage qui n’existe pas, à savoir une sorte d’endoscope – mais en bien plus complexe – qui aurait permis de visualiser toute la partie creuse de l’appendice. On aurait peut-être pu s’apercevoir de quelque chose…

v&v.com : Le groupe Safran avait beaucoup communiqué sur cette quille, c’était en quelque sorte la fierté du bateau…
M.G. :
Absolument. Cela aurait été tellement plus facile que la rupture soit due à un choc avec un container. Mais ce n’est pas le cas…  La vérité fait mal mais il faut assumer ! 

v&v.com : Les résultats de l’expertise ont été donnés avec une grande transparence. C’était ton choix ou celui de Safran ?
M.G. :
Les deux. Avant l’expertise, Jean-Paul Herteman, le Président de Safran, s’était engagé à dire toute la vérité, à ne rien dissimuler. Il m’a expliqué que dans la culture des grandes entreprises de l'aéronautique, quand il y a un problème qui concerne la sécurité, on partage les informations entre concurrents – comme c'est le cas entre Airbus avec Boeing par exemple. Cela tombait bien car c’était parfaitement en phase avec tout ce que j’avais dit à mon retour aux Sables-d’Olonne. Heureusement, sans quoi on aurait pu se retrouver en porte-à-faux (Rires) ! Nous avons donc transmis des éléments techniques très pointus à la classe IMOCA et aux autres équipes dans le but d’améliorer la sécurité et la fiabilité des bateaux. Et plus précisément pour réduire le risque de casse sur cette pièce primordiale et sollicitée que constitue la quille.

v&v.com : La prochaine quille de Safran sera-t-elle constituée d’un voile en titane ?
M.G. :
Je ne sais pas encore. Ce qui est sûr, c’est que les erreurs ciblées seront rectifiées. Les spécialistes qui travailleront sur le sujet sont tout sauf idiots. Je suis rassuré que l’on ait pu cibler avec précision les causes de la rupture de la quille. Cela nous permettra de baser les études futures sur des paramètres fiables et tangibles. En tout cas, je n’ai entendu aucun expert remettre en cause le choix du titane. Donc nous verrons. Le sujet actuel n’est pas une nouvelle quille, mais la remise en état de l’ancienne en carbone, que l’on avait justement laissée pour des problèmes de fiabilité. Nous allons la consolider pour remettre Safran à l’eau rapidement – probablement en février – et reprendre les entraînements.

v&v.com : En vue de quel programme ?
M.G. :
J’ai proposé plusieurs options à Safran. Les choix seront arrêtés prochainement. Je souhaite en tout cas un programme intégrant du solo –  car je reste sur ma faim après quatre heures de Vendée Globe … –, du double en vue de la Transat Jacques Vabre et de l’équipage, avec des records comme le Tour des Iles Britanniques. Comme nous sommes en année d’arrivée de Vendée Globe, le programme de la classe IMOCA n’est pas très étoffé. L’idée n’était pas de rester à attendre qu’il se passe quelque chose, il a fallu être imaginatif pour proposer un programme intéressant sportivement, mais aussi sur le plan de la communication pour Safran.

v&v.com : Le partenariat avec Safran s’arrête après la Transat Jacques Vabre. Le contrat pourrait-il être prolongé ?
M.G. :
Rien n’est interdit, tout est possible. Nous étions tellement focalisés sur la gestion des questions urgentes que nous ne nous sommes pas projetés au-delà de la saison 2013. Je pense que nous en parlerons quand les navigations reprendront.

Action !Conscient que le meilleur moyen pour rebondir est d’agir, Marc met tout en œuvre pour aborder au mieux une saison 2013 dont le point d’orgue sera la Transat Jacques Vabre – départ le 3 novembre.Photo @ Vincent Curutchet DPPI / Vendée Globe

v&v.com : Tu auras 57 ans lors de la prochaine édition du Vendée Globe, en 2016-17. Tu aimerais en être, avec Safran ou un autre partenaire ?
M.G. :
Encore trop tôt pour le dire. En tout cas, je sais ce dont je n’ai pas envie : prendre le départ d’une course sans avoir la possibilité de la gagner. Honnêtement, si c’est pour faire de la figuration, je m’en fiche – attention, je ne veux pas que ça soit mal perçu par les concurrents qui partent dans cette optique : je respecte tout à fait leur démarche. Mais en ce qui me concerne, je ne repartirai pas une troisième fois si je n’ai pas une envie énorme et un projet compétitif.

v&v.com : Compte tenu de la physionomie de ce Vendée Globe, penses-tu que tu aurais pu en occuper les avant-postes ?
M.G. :
Sans cet abandon, je serais 300 milles devant, forcément (rires) ! Non, je blague. Ce n’est pas un exercice que j’ai envie de faire : il est tellement facile de dire «j’aurais pu faire ci ou ça», en étant confortablement installé dans son fauteuil… Seule certitude : je me sentais bien pour exister dans cette course.

 

………..
Retrouvez le site de Marc Guillemot ici et le résultat de l’expertise menée sur la quille de Safran ici.

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