Actualité à la Hune

L’œil de Dominic Vittet

Puzzle météo sur la route d'Auckland

Le slalom entre Hong Kong et Auckland s’annonce exceptionnel. Du près dans la brise, des reliefs importants, des dépressions tropicales, deux pot au noir énormes, des îles partout… Ce parcours de la sixième étape, dont le départ a été donné la nuit dernière en Chine, et qui renvoie les équipages dans l’hémisphère Sud, est d’une rare richesse météorologique. Les options ne vont pas manquer durant les 6 000 milles qui les séparent du grand port de Nouvelle-Zélande !
  • Publié le : 07/02/2018 - 15:44

Départ Hong KongVestas 11th Hour Racing absent, c'est une flotte de six bateaux seulement qui a pris le départ de cette sixième étape à Hong Kong en ce 7 février à 11 heures (heure de Hong Kong). Destination Auckland.Photo @ Ainhoa Sanchez/Volvo Ocean Race

Le détroit de Luzon

À moins de tomber dans une grosse molle en passant l’équateur dans deux semaines, la baie de Kowloon sera sans doute le dernier plan d’eau bien plat de cette incroyable étape.
Sitôt sortis de la baie de Hong Kong, les six bateaux encore en lice sont entrés dans le vif du sujet en affrontant, au près, la mousson d’hiver, de Nord-Est, qui souffle fort sur toute la mer de Chine. Plus les bateaux vont s’écarter de la côte, plus le vent va fraîchir : 20, 25, 30 puis très probablement 35 nœuds, voire 40 ! Ca va cogner dur pour ces deux premiers jours de course, direction le détroit de Luzon, qui sépare Taïwan du Nord des Philippines.
A l’inconfort se rajouteront les premiers chausse-trappes et les premières options. Taïwan, l’île «rebelle» chinoise avec sa chaîne de montagne Nor- Sud et sa «Montagne de Jade» (ou Yushan) culminant à presque 4 000 mètres, génère un gigantesque effet de site. Les vents s’enroulent autour du relief mais laissent une gigantesque zone de calme au Sud-Ouest de l’île qui évolue en fonction de la direction du vent et qu’il faudra éviter sous peine de perdre de précieux milles.

De Hong Kong à LuzonLa mer de Chine s’annonce coriace. Toute la côte chinoise est soumise aux vents de NE générés par l’énorme anticyclone sibérien. La pression monte fort, surtout dans l’axe du détroit de Taïwan. Il faudra éviter ou profiter du dévent de l’île montagneuse dont le sommet flirte avec les 4 000 mètres !Photo @ Dominic Vittet

Vendredi, le scénario évolue. Avec l’apparition d’une dépression qui se creuse au Nord de Taïwan, sur la côte continentale chinoise, l’heure des premières options arrive. Le tourbillon fait tourner le vent au Sud-Est et va contraindre les navigateurs à faire un choix : faut-il virer rapidement pour gagner dans l’Est et investir tout de suite dans une route très au large en prévision du passage du pot au noir ? Ou faut-il virer sitôt parer la zone d’exclusion pour rester au plus près de la route directe, de longer l’Est de la Nouvelle Guinée, mais avec le risque d’un passage du Pot au Noir très pénible ? 

Bascule au SE dans le détroitLa dépression qui se creuse sur la côte chinoise casse le Nord Est de la mousson d’hiver. Le vent mollit et bascule au Sud Est dans le détroit de Luzon. En allant chercher l’extrémité de la zone d’exclusion, les concurrents évitent le maximum du refus et se préparent bientôt à virer. Ce sera bientôt l’heure des premiers choix stratégiques. Photo @ Dominic Vittet

Tempête tropicale en vue

L’anticipation reste la qualité majeure du navigateur. Il doit savoir regarder plus loin que le bout de ses jumelles et savoir investir pour gagner.
Sur les dernières cartes météo, une dépression tropicale commence à gigoter du côté des Îles Carolines. Tout en se creusant, elle doit couper la route des concurrents et aborder les côtes philippines lundi 12 février. Les vents annoncés de 60 à 70 nœuds pourraient bien mettre tout le monde d’accord sur la route à suivre. Surtout qu’avec des eaux et des airs qui flirtent avec les 30 °C, la zone a vite fait de transformer la petite nerveuse en cyclone… La saison des typhons est en principe terminée depuis décembre, mais pas la saison des pluies qui arrose le Nord de l’archipel plus de 200 jours par an… La région n’est donc pas très attractive ! Il y a fort à parier que les marins ne prendront aucun risque inutile et arrondiront leur route loin dans l’Est.

Dépression tropicaleUne dépression tropicale prend naissance dans l’Est des îles Carolines puis se dirige vers les côtes philippines en se creusant. Les concurrents qui doivent respecter la zone d’exclusion (zone rouge), l’enrouleront loin, dans son Est. Mais sitôt cette zone laissée sur tribord, certains pourront plonger plein Sud sur une route plus courte, mais beaucoup plus risquée (trait pointillé marron) ! La traversée des deux pot au noir à venir reste très incertaine… Photo @ Dominic Vittet

Pot au noir géants et baladeurs

Ce voyage à proximité des îles de l’Asie du Sud-Est, et donc soumis aux influences des terres émergées, reste compliqué. Le pot au noir atlantique n’est qu’un petit joueur au regard de son monstrueux confrère asiatique, dont le terrain de jeu peut s’étaler entre 8°N et 15°Sud, soit sur une latitude de 1 300 milles. En longitude, la zone maudite peut s’étaler jusqu’à la longitude des Samoa, à plus de 2 000 milles dans l’Est de la Nouvelle-Guinée, bien au-delà de la verticale d’Auckland où se jugera l’arrivée.

Il est donc tentant et même logique de faire le grand tour comme l’avait fait Groupama en mars 2012, route Est qui lui avait permis d’empocher la victoire d’étape avant de boucler son tour du monde en vainqueur. (Route rouge)

Pour ceux qui auront choisi la route courte (trait marron), il faudra réussir à se sortit des griffes des deux pots au noir qui lui barrent la route… Chaud chaud !

Les deux pot au noirLa route est compliquée jusqu’à Auckland… Ceux qui auront choisi la route courte (marron) pourraient bien tenir la tête du classement jusqu’à la latitude de la Nouvelle-Guinée. Mais avec la traversée des deux pot au noir, la fin de parcours sera plus scabreuse… Pour la route rouge, il faudra cavaler pour faire les 400 milles supplémentaires et coiffer sur le poteau les « Ouestistes » !Photo @ Dominic Vittet

Reste à savoir comment vont se comporter les leaders. Dongfeng, toujours en quête d’une victoire d’étape depuis le départ d’Alicante, doit faire sa route et prendre ses risques. Mais il y a fort à parier que Mapfre, qui maîtrise avec brio cette première partie de tour du monde, marque à la culotte le bateau chinois skippé par Charles Caudrelier qui, après les mésaventures de Vestas, devient son principal, voire unique concurrent. Au final, toutes les belles stratégies pourraient bien être remises en cause si l’anticyclone austral profite de l’été pour remonter et se centrer sur Auckland (H sur Auckland + trait marron) comme cela est prévu aux alentours du jeudi 22 février, à l’approche de la Nouvelle-Zélande.
Il faudra sans doute attendre les tout derniers jours pour connaître le vainqueur de cette étape exceptionnelle de 6 000 milles !

Nicolas LunvenNotre chroniqueur et navigateur à bord de Turn the Tide on Plastic a retrouvé sa place parmi l'équipage du bateau skippé par la britannique Dee Caffari.Photo @ James Blake/Volvo Ocean Race

Volvo Ocean Race 2017-2018
Classement général après cinq étapes


1. Mapfre (Espagne, X. Fernandez), 34 points
2. Dongfeng Race Team (Chine, C. Caudrelier), 30 pts
3. Vestas 11th Hour Racing (Etats-Unis/Danemark, C. Enright), 23 pts

4. Sun Hung Kai Scallywag (Hong Kong D. Witt), 20 pts
5. Team Brunel (Pays-Bas, B. Bekking), 18 pts
6. Team AkzoNobel (Pays-Bas, S. Tiepont), 15 pts
7. Turn the Tide on Plastic (ONU, D. Caffari), 9 pts