Actualité à la Hune

Transquadra Martinique

Sur l’autoroute des alizés

Les solitaires et les doubles de la Transquadra Martinique sont (presque) parés pour attaquer la deuxième étape de cette transat en solitaire ou en double, qui conduira les 85 monocoques (jaugés en IRC) de Madère jusqu’au Marin en Martinique. Vendredi 9 février, à la veille du départ, beaucoup sont sortis s’échauffer devant le port de Quinta do Lorde, sous le vent de la grande île, pour effectuer quelques derniers réglages.
  • Publié le : 10/02/2018 - 09:00

Départ 2015Le départ de la deuxième étape de la Transquadra lors de la dernière édition, en 2015.Photo @ François Van Malleghem/Transquadra Martinique

Quand on entre dans le JPK 960 de Jean-Claude Paturel, on tombe sur un drôle de capharnaüm. Et il en va de même, forcément, sur tous les autres bateaux de la flotte de cette 9e Transquadra. Sur la table à cartes, une feuille volante où est inscrite une très longue liste de «choses-à-faire-avant-le-départ». Tout n’est pas encore barré, il reste un peu de travail d’ici au coup de canon qui sera donné à 15 heures (16 heures en France). «Là-dedans il y a aussi des petits trucs du style ne pas oublier de mettre le passeport dans le sac de survie», note le skipper.

Jean-Claude vient d’avoir 55 ans mais cette transat en solitaire, il en rêve depuis longtemps. «C’est quand j’ai vu le premier départ de la Route du Rhum [en 1978, ndlr], j’avais 15 ans, et là je me suis dit : un jour je ferai ça. Et quant à la Transquadra, j’ai commencé à m’y intéresser… dès que j’ai eu 40 ans !» Puisque, rappelons-le, cette épreuve a la particularité d’être strictement réservée aux amateurs âgés de plus de 40 ans. Le skipper a failli courir l’édition précédente (2014-2015) en double mais finalement le voilà parti en solo sur ce JPK baptisé Marélia. C’est son premier bateau à lui, mais pour autant nous n’avons pas du tout affaire à un débutant. La régate, et même la course au large, il connaît un peu. «J’ai fait beaucoup de régate quand j’avais 25-30 ans, nous précise-t-il, Class 8, Tour de France à la Voile, et après c’était plus épisodique mais j’ai quand même fait deux Fastnet dont un sur lequel on a remporté la victoire toutes classes, c’était en 2005 avec Iromiguy.» 
Le nom de ce Nicholson 33 de Boulogne-sur-Mer, mené par Jean-Yves Chateau, dira bien sûr quelque chose à tous ceux qui sont familiers des courses du RORC ! En outre, pour s’entraîner, Jean-Claude a couru en solitaire la dernière Pornic-Baïona, une transgascogne à l’occasion de laquelle il a d’ailleurs fait sa qualification pour la transat. Un peu déçu par son résultat sur la première étape de cette Transquadra (disputée en juillet dernier, ndlr), il avait cependant apprécié la navigation, et cette fois il se fixe pour objectif de terminer entre la 6e et la 10e place. Il avait pris la 15e place de la première étape (parmi 22 concurrents), mais il avait alors été gêné par des problèmes de communication et donc de réception des fichiers météo, ce qui bien sûr est très pénalisant.

Jean-Claude PaturelQuarante ans qu’il rêve de transat en solitaire : Jean-Claude Paturel, ici à l’intérieur de son JPK 960 Marelia, ne cache pas sa satisfaction d’être au départ demain.Photo @ Sébastien Mainguet

Ce qu’il redoute le plus pour cette deuxième étape ? La casse matérielle, évidemment. «Le truc terrible, c’est par exemple un démâtage au premier tiers de la course. Je pense que le bateau est bien préparé, mais on n’est jamais à l’abri.» Quand il ne fait pas de la voile, Jean-Claude est ingénieur pour la branche marine du Bureau Veritas et travaille sur des programmes informatiques pour le calcul de structure : autant dire qu’il a une approche réaliste de ces problèmes… Cependant il craint aussi beaucoup les redoutables sargasses, ces algues très envahissantes qui avaient considérablement gêné la progression des bateaux lors de l’édition précédente de la course, en 2015. «Sur les cartes, elles ont l’air d’être très au Sud, mais si à un moment la route optimale passe par là, ça va pas être simple. Faudra cogiter. Parce qu’en solo ça doit être encore plus difficile à gérer qu’en double. Et là j’ai un peu peur pour le moral.»
C’est devenu une préoccupation centrale pour tous les coureurs, et les données satellites que ceux-ci ont pu consulter, pour utiles qu’elles soient, n’en constituent pas moins un paramètre supplémentaire qui vient compliquer encore les réflexions autour des routages issus des algorithmes d’Adrena, logiciel le plus utilisé par les concurrents, même s’il en existe d’autres. D’autant qu’il est assez difficile d’évaluer précisément la perte de vitesse induite : car tout dépend du nombre de fois par jour  ou par heure !  on se plonge dans l’eau pour ôter ces satanées algues du ou des safran(s) et de la quille !

La souris Travaux de matelotage sur le Mistral 950 La Souris Mermon. Ici à la manœuvre, c’est Jean-Paul Le Breton.Photo @ François Van Malleghem/Transquadra Martinique

Sur les quais de la marina de Quinta do Lorde, à la pointe orientale de l’île de Madère, on croise plein de régatiers les bras chargés de spis, lourds, légers, médiums, ou code 5 (spi de largue et/ou de gros temps), ces voiles si précieuses sur lesquelles ils viennent d’effectuer quelques ultimes retouches et vérifications. Pour une transat au portant, c’est important. Ils partent en général avec trois ou quatre spis (selon les choix liés à l’optimisation du rating) mais ils savent qu’il en manquera peut-être un ou deux à l’arrivée… On croise aussi Paul, qui est à sa manière une sorte de gourou de l’épreuve : c’est le monsieur de chez NKE, l’homme qui murmure à l’oreille des pilotes et qui vient apporter quelques conseils pour le paramétrage des calculateurs. Il est venu avec François, de TEEM, une société spécialisée dans l’installation de l’électronique.

TransquadraLa grande famille des 147 concurrents de la Transquadra Martinique. Ils courent en solitaire ou en double, et ils sont partis de Lorient ou de Barcelone. La flotte compte au total 85 bateaux, dont 60 menés en double et 25 en solitaire.Photo @ François Van Malleghem/Transquadra Martinique

Sur le plan purement sportif, rappelons tout d’abord qu’il y a deux classements sur cette épreuve puisque, pour la première étape, certains concurrents ont pris le départ de Barcelone, et d’autres plus nombreux  de Lorient. Les deux flottes n’en forment plus qu’une pour la deuxième étape entre Madère et la Martinique, mais il faut bien que deux classements généraux soient établis, en fonction du port de départ initial. On distingue ainsi la «Transquadra Atlantique» et la «Transquadra Méditerranée». Ensuite, le calcul se fait par addition des temps compensés des deux étapes et non au nombre de points. Bref, le match le plus attendu sera celui opposant, chez les solitaires de la Transquadra Atlantique, le constructeur Jean-Pierre Kelbert sur son JPK 10.80 3DDI alias Léon au surprenant Alexandre Ozon. Celui-ci a remporté la première étape, en juillet dernier, sur un bateau très planant et peu connu, à savoir un Bepox 990, sorte de luge en contreplaqué dessinée par David Réard. Chez les doubles, partis de Lorient, le JPK 1010 Ogic, mené par Pascal Chombart de Lauwe et Fabrice Sorin, va tenter de conserver son avantage après sa victoire sur la première étape. De même, du côté des doubles de la Transquadra Méditerranée, pour le Sun Fast 3200 d’Eric Gilbert et Walden Bonpaix (Flash).

TransquadraLa traversée devrait être rapide mais aussi sportive, alors il faut beaucoup d’eau… en attendant le rhum de la Martinique.Photo @ François Van Malleghem/Transquadra Martinique

Du côté des duos de la Transquadra Méditerranée, on suivra avec intérêt le duel opposant deux Sun Fast 3200 : celui d’Eric Gilbert et Walden Bonpaix (Flash), et celui de Blandine et Jean Rodelato (Williwaw), qui avaient terminé en tête de la première étape, dans cet ordre. Enfin, du côté des solitaires partis de Barcelone, on ne comptait que trois bateaux dont deux Pogo 30 (qui avaient pris la 1ere et la 3e place à l’arrivée à Madère) et un A35. Celui-ci est mené par Frédéric Ponsenard, qui a malheureusement arraché vendredi, lors d’une sortie d’entraînement, quelques chandeliers et aussi un peu de gel-coat, côté tribord, suite à une collision. Le délai était court, mais les réparations ont pu être faites.

zone départLes conditions prévues en milieu d’après-midi, sur la zone de départ de la deuxième étape de la Transquadra. On voit bien l’énorme dévent généré par l’île de Madère, qui est une montagne (culminant à 1 862 mètres) posée au milieu de l’Atlantique.Photo @ Windy

Les prévisions météo pour les premiers jours de course laissent augurer un début de traversée plutôt rapide, avec la possibilité, pour les plus rapides, de traverser en moins de 13 jours et 18 heures, soit le record de la course qui date de 2003. Comme souvent, il faudra choisir entre une route orthodromique où le vent est sans doute un peu moins bien établi, et une route plongeant d’emblée vers le Sud, plus longue de 200 ou 300 milles, mais où l’alizé est plus stable et puissant, avec en bonus la possibilité de se dégager rapidement du gigantesque dévent de Madère. Et là, tout dépendra beaucoup des capacités du bateau à planer…