Actualité à la Hune

LA RENCONTRE INATTENDUE (12)

Maréchal de Tourville : «Notre victoire a été retentissante» (1/2)

Nous rencontrons Anne-Hilarion de Costentin dans son appartement du faubourg Montmartre à Paris. Nous sommes en mai 1701. Portant beau, le vice-amiral et maréchal de France, comte de Tourville, nous reçoit avec aménité. Malade, il sait que ses jours sont comptés mais tient à nous faire le récit de son existence.
  • Publié le : 23/12/2017 - 00:01

SolebayLa bataille de Solebay est le premier combat maritime de la guerre de Hollande. Elle oppose 75 navires franco-anglais dirigés par le duc d’York, futur Jacques II, roi d’Angleterre, à 93 bâtiments des Provinces-Unies menés par l’amiral hollandais Ruyter. Impossible de dire qui en a été le vainqueur. Tableau de Willem Van De Velde le Jeune (1633-1707).Photo @ DR
Ayant abandonné l’hôtel particulier de La Popelinière où réside son épouse, le grand marin est réfugié dans son logement de jeunesse, en ermite. Malgré sa décrépitude, il accueille volontiers quelques relations fidèles en amitié, arborant les chamarrures dues à son rang. Notre demande d’entretien lui a plu, elle lui permet aussi de sortir de sa maladive humilité.

Voilesetvoiliers.com : C’est un honneur pour nous de vous rencontrer. Comment êtes-vous devenu l’un des plus grands marins qu’ait connu la France ?
Anne-Hilarion de Costentin : Je suis né à Paris fin novembre 1642, septième rejeton de l’union de César de Contentin, d’extraction normande et chambellan du prince de Condé, et de Lucie de La Rochefoucauld, qui était dame d’honneur de la princesse. A 4 ans, je suis sacré chevalier de minorité de l’ordre de Malte grâce à mes huit quartiers de noblesse. Pendant toute mon enfance, il m’a été donné de croiser chez mes parents nombre de marins comme le grand bailli de Morée. A 18 ans, je débutais mes quatre caravanes contre les Barbaresques (campagne de guerre et de mer pour les chevaliers de Malte, ndlr).

Anne-Hilarion de Costentin de TourvilleAnne-Hilarion de Costentin de Tourville par Eugène Delacroix (1798-1863). Musée du Luxembourg.Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Vos premiers combats ?
A.-H.d.C  :C’était à bord de galères maltaises. Des navires ayant fait leurs preuves depuis les temps anciens. D’une quarantaine de mètres, très basses sur l’eau, munies de 49 avirons de onze mètres, ces galères portaient deux voiles latines et les couleurs de l’ordre, le rouge et le blanc. Pourvues de canons non posés sur affût qui n’étaient utilisés que pour commencer le combat, elles étaient idéales à l’abordage. Après mes premiers succès à la course comme dans le golfe de Coron, je fais équipe de conserve avec le chevalier d’Hocquincourt. Nos prises sont maigres pendant deux années lorsqu’un jour nous arrivons devant Port-Dauphin, sur l’île de Chio, pour y faire des vivres. Nous nous retrouvons pris comme des rats et attaqués par un pacha turc et sa division de vingt-trois galères qui nous bloquent les passes. La lutte à la mitraille dure plus de cinq heures. Voyant notre résistance et l’impossibilité de monter à l’abordage sur notre bâtiment, le chef ottoman débarque plusieurs de ses janissaires qui nous fusillent depuis les rochers. Mais rien n’y fait. Il décide alors de nous éperonner avec sa capitane qui possède à sa proue une pointe de fer. Il réussit mais la puissance du choc nous donne de l’erre et nous propulse hors de la calanque, l’ennemi collé à notre poupe. Finalement, l’éperon se rompt et le vent revenu, nous filons toutes voiles dehors. Dix autres galères ennemies, que nous poivrons, ne parviennent pas à nous rattraper.

GalèreTourville débute sa carrière d’officier sur une galère maltaise. Portant les pavillons de l’ordre de Saint-Jean, ses navires pouvaient compter jusqu’à 1 000 esclaves.Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : C’est le début de votre renommée ?
A.-H.d.C :D’Hocquincourt n’en profitera pas, malheureusement. Le 14 mars 1666, nous sommes pris dans une tempête de noroît sur la côte de Crète et nous nous mettons au plain sur des écueils. Notre navire coule. Le chevalier meurt noyé comme soixante-dix de nos hommes. Avec quelques nageurs rescapés, nous trouvons refuge dans une grotte. Penaud et abattu par la perte de mon ami, je rentre en France avec des navires marchands via Venise – ville où je reçois le certificat de l’invincible protecteur du commerce maritime et terreur des Turcs ainsi qu’une grosse médaille en or. Arrivé à Lyon, je tombe malade et reste alité pendant les mois d’été. Ma mère, que j’avais fait mander, m’a été d’un grand secours moral.

Le maréchal est alors pris d’une énorme quinte de toux. Rubicond, il ne peut cacher le sang qui a maculé son mouchoir de dentelle.

Voilesetvoiliers.com : Nous pouvons vous laisser si vous le souhaitez ?
A.-H.d.C : Restez, mes amis, mon histoire vient à peine de débuter. Me voilà donc arrivé à Paris. Il en est fini de ma carrière chez les chevaliers. Bienveillant, le duc François de La Rochefoucauld accepte d’être mon parrain et m’emmène à Saint-Germain. Le roi Louis XIV recevait tous les matins avant de se rendre à la chapelle. Je ne me souviens pas de la rencontre, j’étais dans les brumes, sans doute. Quoi qu’il en soit, on me dit que j’avais plu. Tant et si bien qu’on me reçoit dans les bureaux de la Marine au mois de décembre d’où je ressors, malgré mon jeune âge, capitaine de vaisseau. L’on me confie Le Courtisan, un navire de cinquante canons en construction en Hollande. Je passe de longs mois là-bas à attendre son achèvement. J’y tourne en rond mais prends du plaisir à connaître l’architecture et la construction navales.  

AgostaLa bataille d’Agosta en Sicile voit disparaître l’amiral Ruyter, celui que le Roi Soleil qualifiait «d’homme qui faisait honneur à l’humanité». Tableau d’Ambroise-Louis Garneray (1783-1857).Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : Vous voilà naviguant pour la France.
A.-H.d.C : Rien de glorieux. Mais un marin sait que sa vie peut être très courte, il la vit donc pleinement. Quels que soient les combats ou escarmouches.

Voilesetvoiliers.com : Votre humilité vous honore mais il y a eu de beaux faits d’armes…
A.-H.d.C : Certes. Des navigations sous les ordres du duc de Beaufort, des petites prises. Comme je vous le disais, rien de remarquable. En 1672, me voilà commandant du Sage sous les ordres du comte d’Estrée qui dirige la Flotte du Ponant. Je participe à la bataille de Solebay le 7 juin, la première de la guerre de Hollande. Puis à celles de l’année suivante à bord du Sans-Pareil dont celle du Texel. Un mauvais souvenir car de nouvelles victoires pour l’amiral des Provinces-Unies, Ruyter. Deux ans plus tard, je retourne au Levant pour la course et suis nommé chef d’escadre de Guyenne le 30 octobre. Advient la bataille d’Agosta le 22 avril 1676, le combat remporté par Duquesne où Ruyter trouva la mort. Un événement considérable tant l’homme était respecté. Duquesne, qui l’estimait, fit en sorte que son corps soit rapatrié en Hollande. Quelques semaines plus tard, alors que je commande toujours le Spectre (80 canons) sous les ordres du maréchal de Vivonne, je prends part à la bataille de Palerme. Et d’une manière prépondérante. En allant à bord d’une felouque observer la flotte ennemie hispano-hollandaise, j’en trouvais le point faible. Avec neuf vaisseaux, cinq brûlots et sept galères, notre victoire a été retentissante, si je puis dire.

Dès le lendemain, le chevalier de Coëtlogon écrivit ceci a Jean-Baptiste Antoine de Seignelay, fils de Colbert : «Tous les capitaines y ont fait des miracles ; mais en vérité on doit la meilleure partie de tout ce bon succès à la bravoure et à la capacité du chevalier de Tourville ; il n'a pas manqué un temps ni une occasion et ayant reconnu avant le combat la situation des ennemis, il prédit tout ce qui est arrivé et donna un plan si juste de la manière dont se devait faire l'attaque, qu'on s'est trouvé très bien de l'avoir suivi.»

PalermeLe plus célèbre des faits d’armes de Tourville : la bataille de Palerme. La flotte hispano-hollandaise est prise au piège dans le port. Les brûlots lancés par Vivonne détruisent 12 vaisseaux, 4 brûlots et 6 galères ennemis. Tuant près de 2 500 marins. Par Pierre-Paul Puget (1620-1694). Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : La gloire est là ?
A.-H.d.C : Si l’on peut dire. Je suis de nouveau malade et je crache le sang. Mon service est réduit et je commande le port de Toulon quand arrive le traité de Nimègue qui met un terme à la guerre de Hollande. Un répit pour ma santé chancelante. Je suis alors nommé chef d’escadre par Seignelay en 1679. J’ai ordre de rejoindre immédiatement Brest avec ma flotte. Mes équipages sont fatigués. Le scorbut fauche des hommes dans un premier temps. Nous sommes en octobre et les conditions de vent n’arrangent pas les choses. Mes navires souffrent. Alors que je commande le Sans-Pareil, je me rends compte que ce dernier a été mal radoubé. Il fait de l’eau et se fragilise. Le 21, alors que nous sommes au large de Belle-Île, en plongeant dans une vague, nous perdons le beaupré. Le mât de misaine le suit, quant au mât principal, il tombe le lendemain matin. Il était temps pour nous de quitter le navire. 70 hommes embarquent sur la grande chaloupe et rejoignent l’Arc-en-Ciel. Mais nous sommes encore nombreux à bord. Le canot de l’Arc-en-Ciel réussit à nous approcher malgré la mer démontée. J’ordonne le sauve-qui-peut en sautant à l’eau. Quelques hommes me suivent. Pour ceux ne sachant pas nager, il ne restait plus que les prières. De mes quatre cents hommes, il n’y a eu que 78 survivants. Mon fils de 19 ans n’en faisait malheureusement pas partie. Comme le Sans-Pareil, le Conquérant a coulé également dans la tempête. Le Content, lui, est allé s’échouer à la côte. Les larmes me viennent aux yeux. Si vous me le permettez, nous allons faire une pause. Buvons ce vin posé sur le guéridon qui doit être maintenant chambré à souhait.
 

Deuxième partie et fin de notre entretien, samedi 30 décembre 2017 sur voilesetvoiliers.com.