Portraits

Actualité à la Hune

Jeunes talents (3)

Martin Le Pape : «Pour avancer, il faut se fixer des objectifs !»

  • Publié le : 23/02/2015 - 00:01

Nouveau venu sur le circuit Figaro, Martin Le Pape a déjà cumulé une grosse expérience. Déjà par sa formation d’entraîneur sportif, mais aussi en monotype (J-80, M-34) et avec la Transat Ag2r… Et s’il a commencé la compétition en planche à voile, il a aussi pu se former lors de la Giraglia, de la TransManche ou de la Fastnet Race, se spécialisant sur la navigation et l’optimisation des performances.

 

Martin Le PapeAprès une formation d’entraîneur sportif, Martin Le Pape se consacre professionnellement à la voile avec une première participation à La Solitaire du Figaro en juin prochain.Photo @ Collection personnelle M. Le Pape


 

Voilesetvoiliers.com : Comment en arrive-t-on à décrocher un budget pour participer à La Solitaire du Figaro ?
Martin Le Pape
: D’abord je suis tombé dans un milieu passionné par la voile ! J’étais dans la marmite dès tout petit… Ce n’est pas pour cela que je n’ai pas eu le choix de ma carrière et c’était loin d’être tout tracé. Le fait de naviguer en croisière avec mes parents m’a donné l’envie et le plaisir du voyage et de l’aventure, mais ensuite, c’est plutôt un tempérament de régatier : mes maîtres-mots, ce sont le dépassement de soi, l’engagement physique, le besoin de confrontation permanent. En planche à voile dans un premier temps puisque j’y ai fait mes premières armes : c’était fun mais avec de la compétition… J’ai ainsi acquis de l’expérience sur les régates, sur de petits parcours.

 

Voilesetvoiliers.com : Quel type de planche à voile ?
M. Le P.
: J’étais dans la phase de transition entre la Mistral qui était la planche olympique et la RS:X qui l’a remplacée. J’ai aussi fait de la Bic Techno-93 : c’est avec ces supports que j’ai grandi dans le milieu de la compétition. Et en parallèle, j’ai fait des études de STAPS pour obtenir un Master de sport à Brest spécialisé dans l’expertise de la performance, donc plutôt orienté sur l’entraînement de haut niveau.

 

Voilesetvoiliers.com : Mais tu laisses tomber la planche à voile…
M. Le P. : J’en avais un peu assez de la planche à voile en solo et mes études m’ont donné la possibilité de changer de support. J’avais fait quelques régates en double avec un copain comme la TransManche et du large avec la Giraglia et la Fastnet Race. Mais j’étais toujours équipier, régleur ou numéro un… Je me suis orienté vers le J-80 en prenant la barre parce que j’avais des lacunes sur ce poste. J’ai donc mené un projet J-80 pendant deux saisons avec tout ce que cela implique d’engagement pour trouver un équipage, des personnes performantes qui voulaient bien naviguer avec moi puisque j’étais « débutant » !

 

Martin Le Pape-GiragliaLe jeune coureur a diversifié les expériences en course à l’occasion de la Giraglia Cup à Saint-Tropez…Photo @ Gilles Marin-Raget/Sea&Co

 

Voilesetvoiliers.com : Port-la-Forêt n’était pas un spot de J-80 !
M. Le P. : Je suis tombé dans la bonne période parce que justement, le J-80 déferlait en France et particulièrement en Bretagne en 2011. Parce que c’est un monotype exigeant et de haut niveau. On m’a prêté un bateau que je devais entretenir et présenter à diverses compétitions et j’ai trouvé un petit partenaire (Arpège Promotion) pour financer la saison. Au début, j’ai réuni un équipage de Douarnenistes : ça s’est plutôt bien passé puisque lors des premières régates, on a réalisé de bons coups. Mais on était trop irrégulier. On est monté en niveau et l’année suivante (2012), on fait une bonne saison puisqu’on termine quatrième de la Coupe de France, vice-Champion de France de J-80…

 

Voilesetvoiliers.com : Le J-80 devenait une référence en France avec nombre de jeunes engagés sur ce circuit sous la houlette de Marc Bouët !
M. Le P. : Il y avait en effet plus de 110 participants au Spi Ouest France, soixante-dix au Grand Prix de l’École Navale… On a su tirer notre épingle du jeu et j’en ai conclu que je n’étais pas si mauvais que ça à la barre ! J’ai aussi multiplié les supports lors de ces années puisque j’ai désormais quatre Tour de France à la Voile au compteur, sur trois bateaux différents.

 

Martin Le Pape-J80Le J-80 est une école sans pitié : le niveau français s’est grandement élevé ces dix dernières années et ce monotype est particulièrement exigeant au niveau des réglages.Photo @ Jacques Vapillon Sea&C°

 

Voilesetvoiliers.com : Mais tu venais de finir tes études et ce n’est pas en faisant du J-80 qu’on gagne sa vie !
M. Le P. : Le J-80 était un hobby, une passion. Mais j’avais vraiment l’envie de naviguer tout le temps. J’étais boulimique de compétition et j’ai décidé d’en faire mon métier. C’était un choix compliqué à la sortie de mes études mais je ne me voyais pas travailler dans un bureau… Même si entraîneur permet plein d’ouvertures en préparation mentale, physique. J’avais cette double compétence de régatier et d’entraîneur : j’avais donc une bonne expérience de l’analyse de la performance. Je me suis donc lancé comme professionnel en 2013 quand j’ai obtenu mon Master 2. J’avais déjà été rémunéré pour le Tour de France précédent.

 

Voilesetvoiliers.com : Le Tour de France, une autre excellente école de la course au large…
M. Le P. : Avec Crédit Mutuel de Bretagne en 2011 mené par Nicolas Troussel pour le premier Tour de France en M-34 en tant que numéro deux (pied de mât). J’ai fait la saison suivante avec le Collectif Jeune de la Fédération Française de Voile sous la houlette de Laurent Brégeon, sur Côtes d’Armor au poste de régleur…Et un peu navigateur : je recule au fur et à mesure dans le bateau ! J’ai fait ma dernière régate sur ce bateau avec la Normandy Week 2013 en tant que navigateur : on a fait une super régate en menant le train devant l’équipe de Groupama jusqu’à cinquante milles de l’arrivée… Et le team de Toulon-Provence-Méditerranée m’a contacté pour la suite de la saison comme navigateur. L’année suivante aussi, toujours au même poste. On est passé un peu à côté du Tour de France 2014 parce que sur la fin, l’équipage a changé sur les fonctions importantes (réglage grand-voile, tactique, barre) : on était en tête du classement amateur et en deux jours, on a perdu 50 points !

 

Martin Le Pape-M34Passage obligé sur le M-34 qui n’a pas convaincu en termes de participation des équipages, mais Martin Le Pape s’y est formé à la navigation grâce à cette succession de manches.Photo @ Jacques Vapillon Sea&C°

 

Voilesetvoiliers.com : Des échecs naissent les succès !
M. Le P. : Surtout que j’ai eu l’opportunité de faire la Transat Ag2r la saison dernière… Avec Roland Jourdain ! Cela faisait longtemps que je voulais faire du Figaro et traverser l’Atlantique. Après les croisières aux Antilles avec mes parents, arriver en Caraïbe par bateau, quel bonheur. Mon père me disait toujours : « passes ton bac d’abord ! », alors quand je l’ai eu, pouvoir réaliser ce rêve…

 

Voilesetvoiliers.com : Tu t’orientes donc vers la navigation, un poste rarement adopté par un jeune…
M. Le P. : Je n’aime pas être « mono-tâche », ne faire qu’une seule chose à bord d’un bateau. La navigation est un poste de responsabilité qui permet de prendre des risques. Le navigateur-tacticien, c’est celui qui prend les coups de bâtons quand ça ne va pas et qui est félicité par l’équipage s’il a fait un bon coup ! C’est un poste exposé et c’est assez plaisant. Je suis passionné par les logiciels de navigation, par la météo et le routage… Et par le large !

 

Voilesetvoiliers.com : Tu fais donc la Transat Ag2r avec un « vieux briscard » du grand large…
M. Le P. : Bilou m’a apporté énormément. Nous avions une certaine forme de complémentarité puisque Roland Jourdain n’avait pas fait de Figaro depuis longtemps alors que j’avais navigué tout l’hiver dessus : j’étais donc chargé de la cellule performance et Bilou gérait plutôt le rythme de la course puisque c’était une longue traversée. C’était un peu un « crash test » pour moi puisque je n’avais jamais fait de grande course océanique. Ce fut une très bonne expérience puisqu’en arrivant à Saint-Barth, je n’avais qu’une envie : repartir !

 

Martin Le Pape-Arrivée Transat Ag2rArrivée aux Antilles avec Roland Jourdain à la quatrième place de la Transat Ag2r : une belle expérience du grand large pour Martin Le Pape !Photo @ Collection personnelle M. Le Pape

 

Voilesetvoiliers.com : Tu as partagé la table à cartes !
M. Le P. : A chaque changement de quart, on faisait tourner un routage chacun de notre côté et on en discutait : on a toujours partagé les décisions. Je ne m’y attendais pas et j’ai beaucoup apprécié ces échanges. C’est le propre des excellents compétiteurs : savoir partager, écouter, discuter, argumenter. Ce fut très enrichissant. Surtout que Bilou reste toujours émerveillé par la nature, la mer, les couchers de soleil…

 

Voilesetvoiliers.com : Mais justement sur cette Transat Ag2r, il y avait une décision stratégique fondamentale à prendre !
M. Le P. : Ça a été le « carrefour de la transat » ! Il a fallu choisir entre l’Ouest et le Sud et deux groupes se sont formés… Il ne fallait pas se tromper de côté, mais on l’a su tout de même après. Ce ne fut pas une décision facile à prendre parce qu’on savait que c’était à ce moment précis que la course se jouait. Avec Bilou, on a beaucoup échangé : il voyait tous ses copains (Michel Desjoyeaux, Jean Le Cam, Kito de Pavant…) qui partaient vers le Nord-Ouest et il savait pourquoi. De mon côté, j’avais un œil neuf et pour moi, ça s’annonçait compliqué et incertain au Nord… Et d’un commun accord, on est parti au Sud. Ça a été le moment fort de ma transat parce que l’échange intergénérationnel a été bénéfique. Et on termine quatrième à 84 secondes du troisième ! Une belle bataille jusqu’à la ligne d’arrivée.

 

Martin Le Pape-Arrivée Transat Ag2rChristian Le Pape accueille son fils Martin à l’arrivée à Saint-Barth…Photo @ Collection personnelle M. Le PapeVoilesetvoiliers.com : Un bon souvenir et une forte expérience.
M. Le P. : Parce que jusqu’aux Canaries, on était dans le match avec une régate au contact. Cette quatrième place n’est pas due seulement à cette prise de décision stratégique.

 

Voilesetvoiliers.com : Mais comment est venu l’idée d’associer un « novice » du grand large et un habitué des courses océaniques ?
M. Le P. : Au Salon Nautique 2013, je voulais faire du Figaro et la Transat Ag2r était parfaite pour moi pour m’initier au grand large. Et j’ai croisé Bilou sur un stand : je le connaissais un peu avec le Pole Finistère et par mon père, et il m’avait suivi lorsque j’avais fait mon stage en Figaro pour finaliser mes études de Master. J’avais bien vu que ça le titillait de refaire du Figaro : je lui ai envoyé un mail de proposition car j’avais déjà un bateau qu’un copain me prêtait et le budget était faible. Ça l’a branché et on s’est mis en quête de partenaires et grâce à Jean-François Le Garrec de la CCI de Quimper, on a bouclé l’aspect financier un mois avant le départ. C’est pourquoi nous portions le nom La Cornouaille qui rassemblait plusieurs entreprises du secteur.

 

Voilesetvoiliers.com : Mais pourquoi ne pas avoir choisi un jeune de ton âge plutôt qu’un « vieux briscard » ?
M. Le P. : Parce que Bilou est une personne que j’apprécie beaucoup, pour sa façon de voir les choses, pour son humour, pour ses compétences et pour sa capacité à transmettre. Et j’avais besoin d’apprendre ! Une transat, ce n’est pas un tour de baie… Et je savais qu’il pouvait m’apporter énormément techniquement. Et c’est ce qu’il a fait ! Et Corentin Horeau a fait la même démarche avec Michel Desjoyeaux : génial ! L’histoire se poursuit puisque j’ai mis mon bateau dans son chantier pour le préparer et j’espère que nous ferons d’autres courses ensemble…

 

Martin Le Pape-OvimpexLe Figaro Bénéteau est un support très formateur psychologiquement car les différences de vitesse sont faibles et les parcours très longs : la hiérarchie ne s’installe souvent que lors des cent derniers milles…Photo @ Alexis Courcoux

 

Voilesetvoiliers.com : Et pour la saison 2014, tu enchaînes transat, circuit M-34 avec le Tour de France à la Voile et J-80…
M. Le P. : J’ai eu l’opportunité de faire le Championnat d’Europe de J-80 à Barcelone comme tacticien avec Julien Bourgeois à la barre : on termine huitième. Et après le Tour, j’ai cherché un budget pour participer à la nouvelle course en Figaro, Lorient-Horta-Lorient en septembre. Je n’ai pas trouvé mais j’ai mis toute mon énergie pour faire le circuit Figaro 2015.

 

Voilesetvoiliers.com : Tu décroches un budget pour la saison Figaro avec Ovimpex, qui avait débuté la saison passée avec Anthony Marchand…
M. Le P. : Comme il est parti sur la Volvo Ocean Race avec MAPFRE, il a proposé quelques noms à David Ermacora, le responsable d’Ovimpex qui voulait continuer sur ce circuit. On s’est rencontré et à l’issue de ce rendez-vous, il m’a choisi ! Le budget est à la hauteur des ambitions, le bateau est sorti du chantier Kairos à Concarneau début janvier et les entraînements commencent. Le programme comprend toutes les régates d’avant-saison, La Solitaire du Figaro, le Tour de Bretagne avec Anthony Marchand, et peut-être la Generali.

 

Voilesetvoiliers.com : Tu es intégré au Pole Finistère. Avec ton père comme directeur…
M. Le P. : Pour la deuxième année. Je suis à bonne école ! Des inconvénients, j’en ai eu avec mon père comme dirigeant le Pole Finistère, à cause des on-dit, des mauvais esprits qui mettait en avant le « fils de ». Mais mon père est quand même un exemple d’intégrité et parfois, je me demande si cela n’aurait pas été plus facile pour moi sans lui à ce poste. Mais je ne nie pas l’avantage d’avoir été baigné dans cet environnement : il est de bon conseil et je ne suis pas le seul à le dire, il a une grosse expérience et il a su me recadrer parfois. Mais ce n’est pas le seul entraîneur du Pole Finistère !

 

Voilesetvoiliers.com : Mais il y a aussi l’avenir, un cheminement de carrière…
M. Le P. : Avoir bac+5, ça sert, ça stimule intellectuellement ! Après, il faut savoir gérer ses projets, donc savoir s’entourer. Tous les bons coureurs ne sont pas ingénieurs mais tous ont monté une équipe qui marrie les compétences techniques. Et parmi les jeunes, tous ne sont pas sortis d’une école d’ingénieur, heureusement ! Il n’y a pas que l’effet Gabart dans la voile de haut niveau. Et pour ma part, je réfléchis déjà à d’autres partenariats pour la saison suivante puisque Anthony (Marchand) va reprendre les rênes du Figaro en 2016.

 

Martin Le Pape-J80Le Grand Prix de l’École Navale permet non seulement de régater à haut niveau sur un plan d’eau très technique, mais aussi d’admirer les incroyables lumières d’un ciel de traîne.Photo @ Jacques Vapillon Sea&C°

 

Voilesetvoiliers.com : Toujours en Figaro ?
M. Le P. : Parce que c’est un circuit incontournable pour être professionnel en France. J’aimerai bien faire la Volvo Ocean Race en tant que moins de trente ans pour la prochaine édition, et un Vendée Globe en 2020… Pour avancer, il faut se fixer des objectifs ! Ce ne sera pas forcément un long fleuve tranquille mais il faut tout faire pour arriver.

 

Voilesetvoiliers.com : Mais la course en solitaire, tu n’en as pas fait encore !
M. Le P. : Peut-être qu’à la fin de La Solitaire du Figaro, je dirais plus jamais… Je ne sais pas encore ce qui m’attend. J’ai toutes mes preuves à faire parce que pour l’instant, je n’ai pas grand-chose à présenter comme palmarès ! Et puis je peux ne pas être bon… Mais j’ai envie de transcrire ce que j’ai acquis sur le Tour de France à la Voile, en planche ou en J-80 sur un Figaro, sur une course au large même si cela se déroule au contact. Il y a la dimension de la longueur des étapes, des nuits en mer, de la fatigue, du stress, de l’alimentation.

 

Voilesetvoiliers.com : Et pour cette prochaine édition, il y a encore du très bon monde et un parcours particulièrement costaud…
M. Le P. : Je vais m’entraîner, je vais poser des questions à mes prédécesseurs, extorquer des informations aux anciens ! Je vais travailler…

 

Martin Le Pape-OvimpexAnthony Marchand avait décroché en dernière minute un budget pour La Solitaire du Figaro 2014 mais il a embarqué cet hiver sur la Volvo Ocean Race : Ovimpex continue cette fois avec Martin Le Pape.Photo @ Collection personnelle M. Le Pape